Décentralisation, le challenge de Jean-Pierre Raffarin
par Robert ASSADOURIAN
La session provençale des Assises des Libertés Locales le 25 octobre 2002 à Marseille porte la marque de notre région dans le grand chantier de la décentralisation souhaitée par Jean-Pierre Raffarin. Il se veut le continuateur de Gaston Deferre, initiateur de cette démarche et dont les lois de décentralisation de 1982 ont contribué à libérer les collectivités locales de la tutelle des Préfets.
Plus
qu’ailleurs notre région, du fait de son éloignement,
de son riche vécu historique, de sa fenêtre méditerranéenne,
soulignée par l’ambitieux projet « Euroméditerranée
», a toujours été demandeuse de décentralisation
qui ferait d’elle un véritable trait d’union nord-sud.
Le débat est amorcé dès le 15 octobre avec le projet
de lois constitutionnelles qui est présenté devant le Conseil
des Ministres. Il est prolongé en Provence Alpes Côte d’Azur
par le lancement le 17 octobre d’ateliers préparatoires concernant
la culture à Avignon, le développement économique et
l’équipement de proximité à Dignes, l’urbanisme
et le cadre de vie à Toulon, le tourisme et le sport à Gap,
l’aménagement du territoire à Nice.
Les troisièmes Assises des Libertés Locales étaient à
Marseille le 25 octobre 2002 où elles ont réuni élus
et entrepreneurs de PACA au Palais du Pharo. Très suivies, elles ont
dégagé un mouvement favorable à la décentralisation
dont les objectifs sont de faire jaillir du terrain les décisions afin
de tester de façon égale des situations inégalitaires.
La fracture territoriale ne doit pas accentuer la fracture sociale. Une décentralisation
réussie aboutirait à recréer le lien entre les Français
et les institutions.
Pour Jean-Claude Gaudin elle prend une bonne direction quand elle confie les
responsabilités exécutives aux collectivités territoriales,
mais il s’inquiète de leur nombre. Il ajoute que Marseille est
candidate à l’expérimentation en matière de logement.
De plus, le transfert à Marseille du Centre Français du Commerce
Extérieur économiserait 80 millions d’euros. Michel Vauzelle,
à l’occasion du contrat de plan, s’inquiète de la
place de la politique dans les relations Etat-Région, tandis que Jean-Noël
Guérini verrait plus de cohérence dans l’élargissement
des missions pour le département. Le découpage en tranches depuis
les maternelles jusqu’aux universités ou celles des routes est
parfois lourde à gérer.
Patrick Déverdjian, Ministre délégué aux libertés
locales, insiste sur l’expérimentation nécessaire dans
bien des cas afin de gommer les inégalités ou les difficultés
de gestion. Elle est pour lui une construction jurisprudentielle utile dans
certains cas car limitée, réversible et évaluable en
permanence.
D’emblée
le Premier Ministre annonce la couleur. « C’est l’esprit
de mai 2002 qui nous rassemble ». Il ajoute qu’il est demandeur
d’un projet émanant de PACA. Il dénonce les systèmes,
les procédures, les structures. Il souhaite plus de lisibilité
car les blocages viennent d’en haut. Ne sont-ils pas la raison d’être
de certaines administrations ?
La région est un échelon de la République et non pas
une Euro-région fédérée à Bruxelles. Son
projet a le mérite de la clarté, mais sera-t-il compris par
tous ?
Pourquoi Jean-Pierre Raffarin s’est-il lancé dans ce projet qui
porte sa marque ? La décentralisation pour J.P. Raffarin est d’abord
une réponse politique à un malaise social. Il souhaite réunir
ce qui a été longtemps dispersé. Le message du scrutin
présidentiel du 21 avril 2002 est le reflet d’une République
qu’il estime complexée. Il est celui d’un désintérêt
des français pour la politique dont l’impuissance à résoudre
les problèmes alimente une exaspération populaire.
Le deuxième tour du 5 mai 2002 a rassemblé autour de Jacques
Chirac des français d’horizons divers. Ils ont manifesté
leur attachement aux institutions de la République. S’ils en
contestent le fonctionnement, ils restent attachés aux valeurs républicaines.
Pourtant cette République accumule lourdeurs et dysfonctionnements.
Les acteurs ne sont pas toujours maîtres de leur destin, les systèmes
ont accumulé procédures et complexités. Le citoyen comme
l’entrepreneur s’y perd. Pour J.P. Raffarin, décentraliser
c’est simplifier, c’est mettre de la proximité à
côté de la complexité, c’est dégager par
le haut ce qui bloque le système, c’est mettre à la portée
des français et de l’électeur plus de lisibilité
dans la gestion et les décisions qui les concernent.
Les Français sont en attente, le Premier Ministre y répond par
une dynamique, des projets. Il veut favoriser la France d’en bas et
bâtir une République de proximité plus proche des citoyens
et plus efficace.
Mais quels sont les grands axes de la décentralisation ?
L’Etat
se concentre sur ses missions régaliennes qui s’étendent
sur l’ensemble de l’espace national : l’ordre, la sécurité,
la justice, la défense nationale, les finances, la maîtrise des
dépenses de l’Etat. Par contre un véritable pouvoir est
proposé aux Régions, aux Départements, aux Communes :
- le transfert de compétence avec pour corollaire le principe de subsidiarité
- le droit à l’expérimentation
- le devoir de péréquation de l’Etat
- le respect de l’autonomie financière des collectivités
territoriales
- et enfin, donner la parole aux citoyens.
Les transferts des compétences consenties aux collectivités
territoriales répondront au Principe de Subsidiarité. La décision
doit se prendre au plus près du terrain. Mais à terme, une simplification
va s’imposer car la redondance des ces collectivités est très
marquée. Le transfert ne doit pas conduire à une dilution paralysante
du pouvoir transféré. Il faudra choisir entre d’une part
le Département et la Région, et d’autre part la Commune
et l’Intercommune ! De plus, le transfert de moyens financiers ne doit
pas s’accompagner de la création d’un nouveau corps de
fonctionnaires « décentralisés ».
Un exemple à ne pas suivre est la création des DRH (Direction
Régionale des Hôpitaux) qui n’ont pas allégé
les DRASS ou les DASS (Direction Régionale et Départementale
de l’Action Sanitaire et Sociale) pourtant déchargées
d’une partie importante de leurs missions respectives. Ce remodelage
administratif risque d’être mal vécu et de créer
des blocages.
La Décentralisation implique pour les élus locaux des responsabilités
nouvelles parfois lourdes, une modification des états d’esprit
que tous ne sont peut-être pas psychologiquement prêts à
assumer. Moderniser la fonction publique, réformer la fiscalité
locale ou repenser l’architecture territoriale sont autant de challenges
à relever pour une décentralisation efficace. Mais la révision
des mentalités sera plus difficile à réussir que celle
d’un simple transfert de moyens financiers. C’est une des clés
de la réussite du projet.
«
Quand c’est simple on organise le transfert total, quand c’est
compliqué on expérimente » a affirmé le Premier
Ministre à Marseille.
L’expérimentation est une démarche banale pour les scientifiques.
Elle est par contre originale, voire contre-nature, pour les responsables
politico-administratifs et les citoyens.
L’expérimentation introduit une notion nouvelle, celle de l’abandon
d’une décision prise et qui ne se transformera pas en avantage
acquis ! Elle induit une souplesse qui pourrait se prolonger jusqu’à
une vraie remise en question !
Le devoir de péréquation conduit à compenser les pertes
liées à ces transferts par une solidarité entre les territoires.
Ce devoir ne doit pas pénaliser les régions dynamiques, mais
la France égalitaire ne doit pas devenir une Fédération
de Régions autonomes. Cet équilibre entre les deux tendances
pourra s’avérer délicat à maintenir.
L’autonomie financière des collectivités locales introduit
une notion de responsabilité directe. Cette indépendance bloque
tout appel à l’Etat en cas d’erreur de gestion.
Un droit de pétition et de référendum locaux est proposé
aux citoyens afin de les responsabiliser. Cette réforme implique une
vraie responsabilité et une maturité citoyenne. Elle contraint
les élus à se préoccuper du terrain plus souvent que
tous les 5 ans lors des échéances.
Cette réforme va nécessiter une modification de certains articles
de la Constitution. Pour être applicable, la décentralisation
s’appuie d’abord sur une réforme constitutionnelle qui
va donner les moyens, c’est à dire créer le climat favorable
à une évolution en donnant des leviers qui vont soulever la
créativité des citoyens au risque de rencontrer des réticences
politiques :
- La France demeure indivisible, mais « son organisation est décentralisée
» ajoute-t-il (art.1)
- Les projets de loi à incidence seront d’abord soumis au Sénat
(art.39)
- Les régions sont reconnues dans l’article 72, mais un chef
de file pourra être désigné à partir des collectivités
existantes.
- Le droit de pétition, le droit de référendum sont proposés
d’une part aux citoyens et d’autre part aux collectivités
locales.
- Tout transfert de compétence entre l’Etat et les collectivités
territoriales s’accompagne de ressources équivalentes à
celles qui leur étaient consacrées.
- De plus, les inégalités des ressources entre les collectivités
locales sont corrigées notamment par la mise en œuvre d’un
dispositif de péréquation.
- Certaines collectivités d’outre mer pourront, afin de tenir
compte de leur spécificité, être habilitées à
fixer elles-mêmes les règles applicables sur leur territoire…
Après
un accueil sans réserves, les réticences politiques concernant
la décentralisation se font jour. En la qualifiant d’intégrisme
décentralisateur, Jean-Louis Debré est nettement hostile au
projet. Tandis que Charles Pasqua y voit le germe de la désintégration
de la nation ! Prudent, Jean-Claude Gaudin émet des réserves
sur les effets pervers des pétitions.
Le groupe socialiste n’accepte pas la place accordée au Sénat.
De plus, Jean Marc Eyraud estime les choses mal engagées, tandis que
Claude Estier évoque les graves conséquences que pourrait avoir
le côté flou et improvisé du texte. Ségolène
Royal, habituellement plus originale, ajoute que JL Debré a dit tout
haut ce que nombre de députés de droite pensent tout bas. Le
Conseil Constitutionnel se soucie d’une France décentralisée.
L’inquiétude concernant leur avenir gagne nombre d’élus
et d’assemblées qui se savent en surnombre ! La simplification
doit éliminer les lourdeurs et les redondances.
« La décentralisation recèle une part d’aventure
» répond Patrick Devedjian. Les apprentis sorciers de la réforme
ne vont-ils pas perturber le modèle de la République dont l’unité
est plutôt jacobine ? Le ministre des affaires sociales, François
Fillon, craint le démantèlement du modèle français,
et insiste sur l’idée de la République une et indivisible.
Pour lui l’unité est constitutive de l’unité nationale.
Le droit à la différence qui permet à la Corse d’avoir
une organisation, des compétences qui n’appartiennent qu’à
elle, est essentielle pour Nicolas Sarkozy. A titre d’exemple, il se
réfère à l’Espagne et ses 17 communautés
autonomes aux compétences très variables. Cette autonomie n’a
pas empêché les provinces espagnoles de devenir des grands d’Europe,
dit-il. Cependant il glisse sur le fait que les Espagnols ont une vraie et
très ancienne culture régionaliste.
Le Premier Ministre, personnage neuf au plus haut niveau, s’engage dans
une réforme dont l’audace est un électrochoc pour le citoyen
rendu abstentionniste et indifférent par l’opacité qui
entoure toute décision politique. Son pari est ambitieux : il espère,
en valorisant un pouvoir local, donner du sens à sa démarche
et rapprocher l’électeur de l’urne, le citoyen désabusé
voire passif du débat politique. Cette passivité alimente l’abstentionnisme
qui est une véritable démission sociale, laquelle peut devenir
dangereuse en favorisant l’émergence des extrêmes ou des
excès en tous genres.

Pour Jean Pierre Raffarin la décentralisation
n’est pas un enjeu de pouvoir. C’est une réponse politique
à un problème social. Il s’agit pour lui de simplifier
et améliorer la vie des français en rendant le service public
plus efficace. Elle est un grand chambardement des habitudes, qui nous semble
plutôt d’inspiration libérale.
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Page actualisée le
3 septembre, 2003