Développement durable, utopie et réalités :
Politique de l'eau
et politique de développement durable

par Jean A. VERGNES

On ne compte plus les rapports publiés, lors des dernières décennies, sur des problèmes inquiétants pour lesquels l'homme est à la fois l'auteur, l'acteur, le spectateur et la victime. Il s'agit de la dégradation accélérée de la biosphère, du rythme sans précédent de disparition des espèces vivantes dans l'histoire de la Planète, de la multiplication des pénuries d'eau potable, de l'augmentation de la pauvreté, du poids de la course au pouvoir, de l'absence de culture de prévention, de la disparition des valeurs universelles, des politiques éducatives inadaptées, de la banalisation de la violence, de la désertification croissante, … mais aussi de l'ignorance de la société civile, une ignorance qui ne concerne pas seulement des analphabètes, une ignorance aux conséquences catastrophiques.

" Ce qui m'inquiète, c'est la pensée que l'homme est capable de s'habituer aux pires conditions de vie. Il pourra trouver normal d'ici un siècle, de vivre prostré dans quelques bunkers, avec des masques, de l'air artificiel. Il ne saura même plus alors que l'on vivait autrement. Que restera-t-il alors de l'homme ? " (Paul Emile Victor).

Sur des décennies de réunions internationales, seul le Sommet de Rio (1992) a débouché sur un projet planétaire, le développement durable, prenant globalement en charge tous ces problèmes de société ainsi que la stratégie à suivre, l'Agenda 21. Un projet qui concerne les pays développés comme les plus défavorisés.

C'est un projet de société dont les propositions et objectifs sont globalement utopiques du fait des délais de réalisation imposés, des objectifs à atteindre et des conditions de réussites, à savoir :
* La prise en compte des contraintes économiques, sociales, écologiques et temporelles ;
* L'existence fondamentale d'une politique d'éducation des populations ;
* Une forte volonté politique et l'attribution non virtuelle des moyens financiers nécessaires ;
* Le caractère trop optimiste de certaines hypothèses qui ont servi de base à ces propositions et objectifs.

Ce projet implique de plus de nouveaux styles de vie, prône l'économie et la lutte contre le gaspillage, suppose l'application de la Convention d'Aarhus (information des populations, participation au processus décisionnel…), impose des ruptures technologiques et sociales malheureusement impopulaires, place au coeur de ses objectifs la gestion de l'énergie et de l'eau (l'eau douce mais aussi l'eau de mer trop souvent oubliée).

Il contient aussi implicitement les propositions de Kyoto (1997) sur le réchauffement climatique et les Objectifs du Millénaire de Johannesburg (2002) se proposant de réduire de 50 % les misères de l'humanité.


Seules la solidarité et la modification profonde de nos modes de vie constituent une solution à la désertification
mais aussi à la montée du niveau des mers

Alors que faudrait-il faire en 2006 ?

" L'avenir de la planète est entièrement entre nos mains et si des catastrophes surviennent un jour, ce sera en raison de nos mauvaises décisions politiques ou de notre absence de décisions politiques " (Olof Palme 1972)
Malgré les récents avertissements d'experts incontestables sur les conséquences de la dégradation accélérée de toutes les ressources naturelles nécessaires au maintien de la vie terrestre, notamment la pénurie d'eau potable mais aussi d'une possible situation climatique de non-retour d'ici une décennie, les décideurs institutionnels limitent leurs actions à des déclarations d'intention sans lendemain, à des avertissements ostentatoires et à des évocations régulières de progrès technologiques salvateurs mythiques.

Les causes de cette attitude des décideurs sont nombreuses : pouvoir, incidences financières, … mais aussi ignorance si on se réfère à des études et sondages d'opinion.

L'ignorance est le résultat d'une politique éducation le plus souvent inadaptée de la société, l'éducation étant un concept rassemblant des activités ciblées (tenant compte de la diversité des publics, des pédagogies adaptées nécessaires et des contraintes du XXIe siècle qui ne sont plus celles du XIXe) d'information et de sensibilisation des adultes, d'éducation de base pour les enfants, de formation de l'expertise nationale pluridisciplinaire nécessaire.

Les interventions de Kofi Annan, SG de l'ONU, sur l'éducation des populations, la Décennie (2004-2015) des Nations Unies pour l'éducation en vue de l'éducation au Développement durable, la Décennie (2004-2015) internationale d'action "L'eau, source de vie", trente années de Sommets ministériels et congrès d'experts, … ont régulièrement rappelé toute l'importance que chaque pays doit accorder à la définition d'une politique d'éducation de la population : une éducation qui vise surtout à faire prendre conscience de la responsabilité de chacun sur l'état gravissime de la Terre, une éducation qui se propose de créer un nouvel état d'esprit.

Le récent Rapport mondial Évaluation des écosystèmes pour le millénaire (4 ans de travail, 1365 experts de 96 pays ONU-3/2005) a rappelé que "La capacité de la planète à répondre aux besoins des générations ne peut plus être considérée comme acquise… La Terre semblant être au bord d'un désastre, ce rapport préconise des changements radicaux en matière de développement et d'éducation 3.

On ne saurait trop insister sur le fait que l'ignorance est à l'origine des multiples interprétations des concepts, des difficultés de communication, de l'inefficacité des politiques, …

La région Méditerranée est particulièrement concernée et en attente de décisions concertées et d'actions concrètes : les effets des changements climatiques sur les ressources en eau y seront plus marqués que dans d'autres régions (sécheresse, augmentation des besoins en irrigation, augmentation de la température moyenne, risques de tsunamis, …) mais aussi tensions économiques, migrations voire extinction d'espèces vivantes (bactéries, hommes, insectes, mammifères, oiseaux, poissons, plantes, …) Les zones arides vont s'accroître.

L'avenir de l'humanité est lié au temps nécessaire à ses gouvernants pour prendre les décisions nécessaires. Or l'attentisme a un coût : c'est ainsi que l'inexistence d'un dispositif opérationnel d'alerte a coûté pour le tsunami de décembre 2004 environ 250 000 morts. Le prix à payer serait de l'ordre de 50 milliards de $US. C'est le prix qu'il a fallu payer pour que la conférence de Kobé (1/2005) modifie son programme et étudie d'anciens projets de systèmes d'alerte oubliés. Le coût d'un tel système serait de l'ordre de 50 millions de $US, coût à comparer avec celui d'un seul tsunami. Cet exemple fera-t-il école ? Rien n'est moins sûr.

Mais, "Peut-être sommes-nous condamnés à voir que nous allons vers une catastrophe, sans pour autant pouvoir revenir sur notre chemin ?" (Robert Kandel)


Beaucoup trop de gens vivent encore dans des cabanes insalubres

Que faudrait-il en 2006 sur le plan stratégie ?

Même si le développement durable reste un barbarisme linguistique dont les vrais objectifs sont le plus souvent méconnus voire utopiques, sa stratégie (l'agenda 21, est prévu pour être décliné en Agenda locaux) doit être considérée comme la seule connue en 2005, pour résoudre les problèmes que pose le devenir d'une municipalité comme celui de l'humanité.

Dans ce contexte le rôle de l'enseignement supérieur est essentiel : formation de l'expertise pluridisciplinaire et recherche interdisciplinaire nécessaire à la définition d'une politique nationale et à sa mise en oeuvre, à la responsabilisation des populations, à la formation des porteurs de messages, (élus, étudiants, personnels médicaux, techniciens …), au recyclage des ingénieurs, à l'organisation efficace d'un congrès, à la gestion d'une institution publique ou privée (école, université, mairie, ministère, organisation intergouvernementale, entreprise, association). La faisabilité est liée aux décisions d'actions concrètes des gouvernants qui doivent aller au-delà de simples déclarations d'intentions.


Développement d’un cyclone

Que faudrait-il faire sur le plan politique ?

Si le Développement durable constitue un projet d'avenir, la gestion de l'eau ne peut attendre la mise en place de ce projet de société : la vie, sous toutes ses formes, a besoin d'eau à tous les instants car elle assure quotidiennement l'hygiène, l'alimentation, la santé, la production industrielle, …

Politique de l'eau et Politique du développement durable doivent donc être distinguées au sein d'un gouvernement (ou d'une organisation intergouvernementale).

La première politique doit relever d'une structure administrative relevant d'un Secteur pour une organisation intergouvernementale, d'un Ministère (ou d'un Secrétariat d'État) pour un État.

La seconde doit relever d'une structure interministérielle (intersectorielle, …) pour favoriser la participation de tous les organes de décision (Ministères, secteurs, …) à la prise en compte des principes d'une politique de Développement durable.

Ceci reste vrai au niveau des pouvoirs locaux.

Mais ces deux politiques auront un avenir que si les hauts responsables de chaque État et de chaque Organisation intergouvernementale décident de les prendre en compte dans le fonctionnement de leurs propres institutions, ensuite d'attribuer de façon non-virtuelle les moyens financiers nécessaires et, enfin, de mettre en œuvre une politique d'éducation des individus.

Dans ce dernier domaine, où tout reste à faire, il s'agit d'abord de permettre la participation de chaque adulte processus de développement durable comme à celui de la gestion durable des ressources en eau. Il s'agit ensuite de former des expertises pluridisciplinaires régionales dont tous les pays ont besoin, les sciences sociales et humaines devant être privilégiées.

Le Directeur général de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, a été très précis : Nous n'avons plus le choix : soit l'humanité adapte ses comportements en vue d'un Développement soutenable, c'est-à-dire qu'elle cesse de polluer l'environnement, permet le renouvellement des ressources naturelles et contribue à l'amélioration du bien-être de tous, soit elle signe, à plus ou moins brève échéance, son propre arrêt de mort.

Nota : Si le sujet vous intéresse, vous pouvez obtenir un texte plus élaboré d'une trentaine de pages en faisant la demande à jean.vergnes@wanadoo.fr

(1) La France fait partie des rares pays au monde à avoir traduit sustainable development par développement durable, les autres ont adopté la bonne traduction linguistique : développement soutenable. Un autre particularisme français qui ne facilité pas la communication.
(2) Jean Vergnes : Conseiller scientifique au Réseau Méditer-ranéen des Écoles d'Ingénieurs. Consultant UNESCO & MAE
Membre des échanges méditerranéens, Dossiers et Débats pour le Développement Durable (4D), Académie de l'Eau.
(3) www.Milleniumassessment.org. Le Monde diplomatique. Manière de voir 81. Écologie le grand défi. Juin-Juillet 2005.

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Page actualisée le 29 juin, 2006