Edito
Réformes...
par Robert ASSADOURIAN
La crise du CPE s'est emballée car les manifestants et ceux qui les soutiennent font semblant de croire que flexibilité et précarité sont synonymes ! A l'inexactitude sémantique s'ajoute celle des réalités. En effet la protection qu'apporte le Code du Travail français est énorme pour ceux qui bénéficient d'un emploi stable tandis que le taux d'emploi de nos jeunes reste le plus faible des pays de L'OCDE. Ce dualisme du marché du travail peut perdurer, car d'une part la mobilité de l'emploi est faible et les jeunes qui refusent toutes les réformes contribuent à entretenir le statu quo. Après le succès du CNE, un Dominique de Villepin, débordant d'ambition, a lancé le contrat de trop. Par la suite et devant les dégâts directs et collatéraux, le Président de la République a sifflé la fin de la partie.
Trop pressé le Premier Ministre a occulté les concertations syndicales puis, négligeant les conseils des siens, il a par l'usage du 49/3, provoqué ses adversaires à l'Assemblée Nationale. Il s'est ainsi retrouvé sur un terrain miné face à la jeunesse, dont une minorité agissante préparant des diplômes aux issues très limitées, a bloqué nombre de lycées et de facultés de Lettres et Sciences Humaines. Résultat, le CPE de Villepin a rejoint dans l'échec la loi Devaquet (1986), la reforme Rocard pour les infirmières et l'école libre (1989), le CIP de Balladur (1994), le plan Juppé de réforme de la Sécurité Sociale (1995) … Il a en outre offert une belle occasion pour les Syndicats et la Gauche, pour les Centristes, et pour un certain nombre de ses " amis " de s'unir afin de souffler sur les braises d'une spécialité bien française intitulée grèves, palabres et saccages. C'est le progrès social.
Son CPE, qui est une création très politique, était une mesurette ciblée susceptible de donner du travail à des jeunes des banlieues sans qualification qui, à l'inverse des étudiants manifestants, connaissent et vivent au quotidien le rejet et la précarité. Le sort des étudiants conduit par Bruno Julliard (Président de l'UNEF) et des jeunes lycéens n'a rien de précaire. N'ont-ils pas, pour se remettre des fatigues de leurs manifs trihebdomadaires, pris leurs vacances scolaires de Pâques ? Ne fallait-il pas récupérer ?
Aujourd'hui en France une loi, bien que votée, défendue et promulguée, peut être rejetée par la rue. La France inaugure une procédure législative plus expéditive que les voies parlementaires ou référendaires. La rue est devenue le 3ème tour législatif. Comment le parlementaire anti CPE peut-il savourer son succès ? En effet la légalité législative qu'il représente et qu'en principe il défend a été bafouée.
Dans un pays de Droit le procédé n'est pas recevable car une loi adoptée par une majorité légitime et contestée par une opposition, aussi large soit-elle, aurait du voir son sort réglé par les urnes. En effet, dans une démocratie la règle du jeu est fixée par le droit et non par la rue.
Les lycéens et étudiants, anciens enfants-rois devenus jeunes adultes, supportent mal d'être contrariés par les réalités. D'ailleurs la société, les parents, voire les enseignants, n'ont-ils pas contribué à placer les jeunes à l'abri du réel ? Forts de leur droit au bac (82 % l'obtiennent), 70% d'entre eux souhaitent la stabilité du fonctionnaire et s'inquiètent pour leur retraite.
Trop d'études proposées ou choisies sont sans issue. Pour cette année on compte 45 000 inscrits en Staps (sport) pour 415 postes de professeurs offerts ! Que penser des 117 000 inscrits en Lettres et des 247 000 étudiants en Sciences Humaines (Histoire, Philosophie, Sociologie…) sachant que l'enseignement qui constitue leur débouché naturel n'en retiendra que 2000. Ce sont ces mal orientés qui majoritairement ont manifesté.
Le contraste est grand avec les Facultés de Sciences, de Médecine
et partiellement celles de Droit, les classes préparatoires et les
Grandes Ecoles qui sont restées en dehors du conflit car elles offrent à la
sortie un vrai champ d'activité. Par contre les premiers cités
passeront par l'ANPE ou un sous-emploi avant de rejoindre le monde du travail.
En s'agitant contre le CPE, les manifestants ont bloqué les cours,
endommagé leurs Facultés, afin d'éviter une réforme
anodine qui ne les concernait guère. Pourtant, déverrouiller
la création d'emploi et assouplir le
marché du travail sont des priorités.
Le monde économique français s'est mieux adapté au modernisme et de ce fait parait décalé dans le bon sens. Cette remarque est évidente, si on le compare aux lourdeurs de l'Education Nationale, ou à son très conservateur corps social qui est bloqué sur les avantages acquis, la réduction du temps de travail et l'Etat-providence.
Les jeunes manifestants veulent obtenir un emploi garanti qui leur plaise, ils veulent profiter des avantages de l'économie de marché mais refusent tout libéralisme. Ces conditions dont leurs parents ont bénéficié sont impossibles pour eux. Il en résulte que le non retrait immédiat du CPE, qui timidement essayait de coller aux réalités économiques, devient pour les lycéens et les étudiants une attaque anti-jeune, génératrice de précarité. Cette attitude n'est pas celle des jeunes de banlieues qui, confrontés à des difficultés bien réelles, se muent en casseurs lors des manifs estudiantines, et ce, au grand dam des manifestants, lesquels souhaitaient la protection de la police qu'ils conspuaient par ailleurs. Allez comprendre…!
Le Président a sagement arrêté l'épisode CPE, et la mobilisation pour les industries du futur et la 2ème étape du plan cancer qu'il propose ont l'avantage de faire l'unanimité ! Cependant des points d'interrogation demeurent : l'immigration, le prix de l'essence, l'affaire Clearstream…vont occuper l'Exécutif qui doit néanmoins se souvenir que la modernisation de la France et de sa démocratie est un impératif vital. Sinon des milliers de jeunes et talentueux diplômés français continueront à s'expatrier tandis que pour les autres, la fonction publique et le déclassement voire l'exclusion seront les solutions rémanentes.
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Page actualisée le
29 juin, 2006