Pour une région d'énergies
propos receuillis par Jacques R. LORNE
Décentralisation, nouvelles compétences pour les régions, mise en place des pôles de compétitivité, schéma régional de développement économique, que des sujets passionnants sur lesquels se base Raymond Vidil, Président du MEDEF PACA, pour mettre au point avec ses collaborateurs le petit livre " Rouge " (mais ce n'est qu'un hasard) énonçant les " 6 priorités " de l'engagement des entrepreneurs pour créer, expliquer et travailler à pérenniser " Une région d'énergies ". Objectif fort et fondamental sur lequel nous avons voulu savoir quelle était sa réelle projection vers le futur, mais aussi qu'est ce qui avait motivé cette réflexion sur le devenir industriel de notre territoire. Pour ce faire, nous sommes allés à la rencontre d'un homme de caractère, responsable à la motivation forte et à la volonté certaine.
ASI : Qu'est ce qui a motivé la rédaction des " 6 priorités pour une région d'énergies " ?
R Vidil : C'est un prétexte qui nous a interpellé. C'est le
choix de notre région, comme d'ailleurs un grand nombre d'autres en
France, de s'inscrire dans cette incitation du gouvernement à échanger
un abondement fiscal pour celles qui choisiraient de s'inscrire dans un " Schéma
Régional de Développement Economique (SRDE) ". En gros,
c'est de leur mettre le pied à l'étrier de choisir une stratégie économique,
une vision partagée, pour faire un choix de leurs économies
de demain, en échange de quoi le gouvernement leur apporte une aide
pour travailler dans ce sens. Notre région s'inscrit dans cette logique
et fait acte de candidature au SRDE. Elle fait un pré-document qui
s'écrit en plusieurs chapitres : les Hommes, l'Emploi, la Formation,
l'Attractivité du territoire, les Activités économiques
des entreprises. Moi je pressens que cela va être un catalogue de plus,
peut-être un pavé statistique, et en tout cas je considère
que nous, le monde de l'entreprise, nous devons profiter de cette occasion
qui arrive en même temps que le choix que l'on doit faire avec ITER.
Il ne faut pas rater cette occasion parce que la décentralisation,
on peut dire que cela ne marche pas ; non seulement cela ne marche pas, mais
je dirais presque que nous n'en avons que des effets pervers, notamment avec
l'augmentation de la fiscalité. Mais du côté de la vision économique,
d'un changement de notre image, de mettre les collectivités en ordre
de travail ensemble, je ne me fais plus d'illusion ! J'ai complètement
abandonné l'idée qu'un jour il y en a un qui va se sacrifier
sur l'autel de l'intérêt général et que l'on va
supprimer un échelon. Donc à défaut je me dis, que sur
la vision partagée de la région, et sur la démarche
stratégique afin de savoir ce que nous allons devenir dans quelques
années, cela peut quand même les emmener dans une logique d'union
sacrée.
ASI : Là, nous sommes toujours dans un schéma de directive politique, peut-être à modeler, mais qu'en est-il de l'action économique ?
R Vidil : Nous sommes dans un système démocratique, même si aujourd'hui il y en a beaucoup qui laissent supposer que la démocratie c'est la rue et non pas les urnes. Nous sommes malgré tout dans un système où il faut reconnaître la primauté du politique, même si l'argent vient des entreprises. La compétence de l'économie, de l'aménagement de la stratégie territoriale fait partie de la collectivité territoriale régionale, à elle de relever le défi et de convaincre les grands leaders politiques de la région, des principaux départements et des grandes villes de s'unir et de l'écrire. Parce que mon interprétation, au bout de quelques années de responsabilités à la Région, c'est que l'on reste dans un effet catalogue et que nous ne sommes pas dans une logique cohérente pour relever le défi afin de corriger la place que nous avons. Nous sommes la 103ème région sur 200 en terme de PIB par tête d'habitant, ce n'est pas à la hauteur de la place que nous serions en droit d'avoir.
ASI : Est-ce que cela ne remet pas en cause la compétence des politiques ?
R Vidil : Le mot compétent, en politique, ne veut pas dire ce que l'on pense. En politique, la compétence c'est l'ensemble des prérogatives que l'on a, au niveau où l'on est. Les députés ont comme compétence et comme mission de contrôler les dépenses de l'Etat… Ils ne le font pas! Pas parce qu'ils ne sont pas capables de le faire, mais parce qu'ils ne le veulent pas. Lorsque l'on dit que les hommes politiques régionaux ne sont pas compétents en économie, ça s'apprend : ils peuvent s'entourer d'experts, et doivent assumer leurs responsabilités comme un chef d'entreprise assume les siennes. A partir du moment où l'on s'est inscrit dans les compétences régionales, l'économie, la vision stratégique, le transport et les infrastructures, j'attends d'eux qu'ils l'assument, parce que cela doit être leur responsabilité politique.
ASI : Est ce que vous pensez qu'ils l'assument ?
R Vidil : Je ne le pense pas. La question de compétence est aujourd'hui au cœur du débat. Si actuellement c'est aussi flou, c'est parce qu'il n'y a jamais eu de la part de l'Etat une clarification claire des compétences, des financements, de la fiscalité aux différents niveaux. Il y a trop de nouveautés qui s'empilent et les textes ne sont pas clairs sur la répartition des compétences qui occasionnent des confrontations de leadership qui font que la décentralisation, qui devait mettre en place le fait régional à un niveau supérieur, ne l'a pas fait; par contre elle a aggravé la confusion, l'éclatement des responsabilités et le croisement des financements. Tout cela pouvait parfaitement être adapté dans une période où l'économie était en permanence la simple reproduction de l'existant ; ce n'est plus le cas. Le défi qu'a notre génération aujourd'hui, c'est de prendre enfin notre responsabilité de définir " qu'est-ce que sera l'économie de la région Provence Alpes Côte d'Azur dans les années qui viennent ? " et moi je peux affirmer de façon certaine qu'elle ne sera pas la simple reproduction de ce que nous avons aujourd'hui. Il y a une grande part qui doit être réinventée, qui doit être choisie, qui doit faire l'objet d'une réflexion et de choix pertinents. La confusion de la décentralisation, l'imprécision de toutes les couches ne sont pas favorables à cette idée. Cela ne serait pas grave si toutes les autres régions en Europe en étaient à la même controverse, mais cela fait longtemps qu'ils ont compris, et les concurrents que nous avons, prenons les plus proches, La Lombardie, Rhône Alpes et la Catalogne, sont beaucoup plus puissants que nous, et beaucoup plus combatifs. Et je prétends que le retard qui s'aggrave et s'accentue, vient d'un mode d'organisation qui n'est pas propice à relever ces défis.
ASI : Comment se fait-il que la mise en place de ce fameux schéma soit si longue et qu'est ce qu'un responsable régional de l'Union Patronale peut soumettre comme solution pour enrayer cette progression négative ambiante ?
R Vidil : En ce qui concerne le Schéma Régional de Développement Economique, Michel Vauzelle, Président de la Région s'est engagé à rendre la copie en juin 2006, car pour l'instant elle n'est pas finie. C'est la raison pour laquelle nous avons été les seuls à produire un document. Il a des défauts, il est imparfait, mais il existe… je n'en ai pas vu d'autres. Bon, cela ne nous fait rien si on prend quelques mois de plus pour faire le SRDE. La solution qui a été choisie, de faire une large consultation, n'a pas énormément de succès ; ce ne sont pas des sujets qui passionnent l'opinion. C'est un travail qui ne mérite pas d'en faire plus de dix lignes dans un journal. C'est pour cette raison que nous, nous sommes mis à écrire et nous avons considéré que la première priorité à afficher, dans une logique d'ambition politique, c'est que notre région doit être organisée comme une région autonome dans ses choix économiques. Le moins que l'on puisse dire actuellement c'est que ce n'est pas le cas ; nous sommes en retard et nous n'avons pas bien pris en compte la logique que nous imposent les échéances européennes, en particulier celle des corridors européens. Le fait de cette dispersion et de cette accumulation de couches de collectivités territoriales ne plaide pas pour la responsabilité dont on doit faire preuve pour afficher des choix, et comment peut-on traduire mieux ce sentiment, " quelle est l'image de notre région ? " Si l'on veut donner un résumé de l'image de notre région dans sa communication à l'extérieur, puisque nous sommes dans un monde de communication qui repose sur un principe, avec lequel on est d'accord ou pas, mais que je considère comme réel. Les entrepreneurs viennent du monde de la compétition, les produits sont en compétition, les services et les organisations aussi. Qui peut nier que les territoires le soient aussi ? Si l'on accepte ce fait et si l'on est un élu de ce territoire, on a la responsabilité de faire en sorte que l'équipe et le territoire gagne. Le nôtre ne gagne pas, et il est même en train de se dégrader dans le classement des régions européennes en terme d'emploi, de qualification vers des niveaux supérieurs de nos emplois, d'acceptation du défi et des enjeux que représente le rôle international que nous devons jouer. Nous avons trois départements maritimes et nos ports ne font que se dégrader dans le classement des ports européens etc… Ou nous voulons que notre région devienne un endroit que l'on vient visiter, pour les calissons et les santons, ou au contraire, on accepte le défi que représente cette compétition des territoires et on affirme " on veut être dans les dix premières régions d'Europe ". Dans ce cas on se donne un objectif, une échéance et un axe de communication qui s'intègre à cela.
ASI : Cela ressemble aux ambitions proclamées de la Chambre de Commerce et d'Industrie ?
R Vidil : Il se trouve que la Chambre s'inscrit dans cette logique, mais tout le monde sait que nous avons lancé carte sur table avec cette méthode de la comparaison aux dernières échéances électorales. C'est en gros le processus de Lisbonne qui date depuis l'année 2000, moment où la commission a demandé aux politiques et aux régions de se mettre dans cette logique, de la performance, de l'excellence, nous ne sommes toujours pas là ! Nous sommes toujours dans une logique de saupoudrage social, en train d'apporter des espèces de solutions provisoires pour cacher les quelques difficultés. Je considère que cette logique là, ce n'est pas un raisonnement politique satisfaisant.
ASI : Nous avons des entreprises d'un certain niveau qui sont très performantes et qui le démontrent puisqu'elles sont encore plus productives, malgré les 35 heures, et elles réussissent à être compétitives. Par contre, à côté de cela nous avons beaucoup d'entreprises qui sont trop petites pour attaquer un marché de compétition. La solution serait, d'après les experts, de les regrouper… c'est un point de vue. La deuxième des choses, c'est que nous avons à côté de nous un organisme régional, qui d'après ce que l'on entend, serait relativement nébuleux dans ses choix. Alors, dans ce cas précis, comment peut-on arriver à inverser la vapeur ?
R Vidil : La réponse, on la connaît. Elle existe
dans toutes les régions qui ont réussi, cela s'appelle " cluster " dans
le monde anglo-saxon, " district " en Italie, le thème générique
qui correspond le mieux chez nous c'est les " Pôles de Compétitivité".
C'est une méthode que nous approuvons. Il se trouve qu'elle est partie
d'une initiative du gouvernement, un peu pareil d'ailleurs que le Schéma
Régional de Développement Economique. L'application, c'est
de dire "Arrêtez de saupoudrer, faites des choix industriels pour
demain là où vous avez des atouts, (déjà un avantage
concurrentiel par rapport à l'extérieur), là où vous
avez un marché potentiel, car cela ne sert à rien de mettre
de l'argent et de l'énergie s'il n'y a aucun débouché.
En gros cela correspond à une orientation de l'Europe, un " Cluster
High Tech" de niveau international. Autour de cela, est-ce que la France,
qui a lancé cette initiative, et dans ce cadre, notre région,
ont la capacité de corriger ce défaut et de faire travailler
ensemble universités, recherche, public, privé, les grandes
entreprises et les plus petites ? La définition des pôles de
compétitivités, c'est exactement cela. Nous, nous attendons
maintenant que les collectivités locales (il y en a huit dans la région)
apportent la démonstration que nous sommes bien loin d'une image un
peu trop traditionnelle, et que nous ferions bien de nous atteler à une
tache de communication pour corriger le tir et montrer au monde entier -
ITER nous en donne l'occasion - que nous pouvons être parmi les leaders.
Si nous avons fait le document " Nos 6 priorités " à l'occasion
d'ITER, c'est parce que nous considérons que nous avons un cadeau
inestimable et inespéré que le monde nous a fait. Le monde
a un problème dans la production d'énergie et en particulier
de l'énergie électrique. Une partie vient du pétrole
et nous en connaissons les limites, et la plus grosse partie vient du nucléaire
dont on connaît les critiques qui sont de nature environnementale.
Avec ITER, le projet c'est de passer de la fission à la fusion, en
gros de reproduire l'énergie du soleil. C'est un pari que le monde
a fait de façon collective. Il a décidé d'implanter
un laboratoire et où est-il venu le mettre ?… Chez nous, dans
un endroit magnifique, au bord de la Durance, au croisement de quatre départements,
le Vaucluse, le Var, les Bouches du Rhône et les Alpes de Haute Provence.
Il va y avoir des milliers de chercheurs qui vont venir s'installer. Qu'est
ce que l'on fait de ça ? Tout le monde s'est glorifié du choix
qui a été fait et j'ai maintenant l'impression que le soufflet
retombe alors que nous devrions cultiver cette chance et nous en servir pour
notre communication et pour valoriser toute notre stratégie industrielle
de haute technologie que l'on doit lancer en même temps autour d'ITER.
C'est tout qu'il faut corriger, la gouvernance régionale, en sonnant
le tocsin et faisant appel à l'union sacré des grands leaders.
Il faut prendre rendez vous avec le Premier Ministre et y aller ensemble
et pas chacun son tour, et ça c'est dans les contrats de progrès
qui vont remplacer les contrats de plan Etat/Région, et c'est applicable
dès janvier 2006. Il faut ensuite booster les pôles de compétitivités
et au lieu de donner un peu à n'importe qui et partout, il faut donner
le maximum à ceux qui ont la charge de transformer notre territoire.
Enfin, nous fonçons sur ITER, nous choisissons un axe de communication
complètement nouveau pour notre région et nous y consacrons
des moyens pour qu'elle soit reconnue dans le monde. Comme nous ne sommes
pas une région comme les autres qui sont continentales et que par
la mer nous sommes ouverts sur le monde, nous avons obligatoirement une responsabilité diplomatique,
politique internationale que nos leaders politiques doivent assurer. C'est ça
nos priorités !
ASI : Vous avez mis en avant les pôles de compétitivité, mais ne pensez-vous pas qu'il y en a trop et que cela risque d'être difficile à gérer ? De plus, vous faites référence à ITER. D'après votre vision de l'économie régionale et votre implication au sein de l'organisme régional de l'Union Patronale, dont vous êtes le Président, pensez-vous qu'actuellement le mouvement pour ce projet avance bien et à votre avis qu'est ce qui peut s'en dégager pour la région ?
R Vidil : Le fait d'avoir un nombre important de pôles de compétitivité me parait mineur, car cela n'enlève rien à la qualité ; il faut au contraire l'encourager car c'est la méthode des projets, la seule qui est connue en entreprise et la seule qui marche. Pourquoi les politiques ne veulent pas de cette méthode de projet ? C'est très simple, parce que c'est la seule pour laquelle on est obligé de fixer des objectifs et d'en mesurer le résultat, et ce qui leur fait peur c'est d'avoir à annoncer des objectifs non réalisés. Nous, gens de l'entreprise, nous attendons maintenant, eu égard à la situation qui est la nôtre, que comme dans toute l'Europe, cette méthode soit celle qui prime sur toutes les autres. En ce qui concerne ITER, je considère qu'il y a deux niveaux qui sont totalement différents. Il y a le laboratoire mondial qui sera situé à Cadarache pour lequel la France, et c'est son honneur, a pris des engagements d'accueil pour mettre en place des infrastructures, routes, écoles etc… Le préfet a la responsabilité de la conduite, avec un sous-préfet qui vient d'être nommé, du pilotage de cette spécificité. Sur cette première phase, l'ensemble des responsables locaux, départementaux, régionaux et nationaux est concerné. Je ne doute pas qu'après quelques hésitations cela marche bien. Le souci sur ce premier sujet, c'est que les entreprises régionales espèrent en tirer des marchés directs pour leurs affaires. Il y en a qui sont incontournables, les marchés de proximité, fournitures d'agrégats, construction des routes, des lycées, de bâtiments, l'électricité… Je n'ai pas trop d'inquiétude, nos entreprises sont tout à fait éligibles et compétentes et si elles n'y arrivaient pas directement, nous faisons tout pour prendre contact avec les entreprises de niveau mondial qui sont éligibles, parce qu'elles sont déjà contractantes avec le nucléaire mondial. Mais une entreprise de niveau mondial ne va pas faire tout, toute seule. Il lui faudra des sous contractants locaux, performants ; là nos entreprises doivent faire des efforts pour être présentes. Mais ce qui m'intéresse le plus dans ITER, c'est de savoir qu'est ce que nous allons être capable de faire de cette implantation et de l'arrivée d'un pôle de recherche et développement très important. Pour les entreprises, notamment pour les petites, la difficulté c'est de s'adosser à un laboratoire de R et D. Là ils vont l'avoir de façon permanente et interactive, puisqu'il y aura des chercheurs du monde entier qui seront là. Il y a déjà un pôle de compétitivité " energie " dans lequel il y a des entreprises régionales, EDF, le CEA, plus des entreprises locales dans le solaire thermique, qui se met en place pour être performant dans le déploiement de l'énergie " écologique et durable ". Mais pourrons-nous être capables, les six départements, d'initier une idée qui pourrait fédérer les leaders de toutes les entreprises émergentes qui de près ou de loin s'intéressent au marché direct ou indirect de l'énergie, biomasse, stockage de l'énergie dans le sol, le solaire thermique, l'isolation, l'hydroélectrique… Ce concept nécessite que les maires acceptent de préempter des terrains pour les mettre à disposition, avec des conditions financières très favorables au démarrage, pour que des entreprises viennent s'installer sur ces périmètres et créent ainsi une nouvelle filière émergente de l'énergie. Il y a dans ce projet, l'ambition de renouveler notre tissu industriel grâce à la forte communication qui nous est donnée à l'occasion du projet ITER. C'est pour cette raison que nous avons baptisé notre document " Pour une région d'énergies ". Nous devons tout faire pour choisir des créneaux dans les nouvelles technologies; tout cela doit être mis en musique avec un aménagement du territoire qui doit rattraper le retard que nous avons pris ces dernières années, et s'inscrire en tenant compte des échéances européennes.
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29 juillet, 2006