Sauver la Mer Méditerranée d'une mort annoncée : une mission pour la Turquie ?

par Jean A. VERGNES

A l'aube de ce XXIe siècle, la région Méditerranée se trouve confrontée à une forte dégradation du milieu marin et des zones littorales, phénomène essentiellement lié au niveau élevé et croissant de pollution, notamment celle de l'énorme quantité d'eaux usées, non traitées, déversées directement ou indirectement dans la mer de façon irresponsable.

Cette dégradation est aussi consécutive à des migrations d'espèces vivantes (bactéries, hommes, insectes, mammifères, plantes, poissons,…) du fait notamment des changements climatiques et à la littoralisation des populations (60% de la population méditerranéenne).

L'Union Européenne, consciente de l'importance de l'impact de ces problèmes sur la santé des populations et le devenir de cette région, tente de mobiliser les pays riverains pour réduire les causes de cette situation inquiétante de la mer Méditerranée, source de civilisation dans le passé mais aussi de vie pour l'avenir.

Le contexte géographique d'un gigantesque transfert de pollution.

Les problèmes de santé des populations de la mer Méditerranée sont le fait des actions conjuguées des multiples pollutions, notamment sur les eaux marines et les stocks de poissons existants, déjà surexploités. Les sources de ces pollutions devraient subir de façon systématique (obligatoire pour certains pays) des traitements préalables avant d'être rejetées dans l'atmosphère pour les émissions gazeuses ou dans la mer (directement ou indirectement par les cours d'eau) pour les effluents liquides industriels et les eaux polluées urbaines. Ces pollutions sont le fait :
Des villes côtières méditerranéennes (150 millions de personnes).

Des pays qui bordent des cours d'eau, notamment trois fleuves (Nil, Rhône, Pô), qui débouchent en Méditerranée.

De la pollution du transport maritime (28% du trafic pétrolier mondial transite en Mer Méditer-ranée). Chaque année les dégazages des pétroliers dans le monde correspondent à 200 fois la pollution provoquée par l'Erika.

De la pollution gazeuse, très importante sur les rives maritimes du fait des concentrations urbaines. Cette pollution est générée par le transport terrestre et aérien (très important en Méditerranée, première région touristique du monde), le chauffage, les incinérateurs d'ordures ménagères, les installations industrielles. Cette pollution gazeuse est véhiculée par les courants atmosphériques puis dissoute et précipitée par les pluies ou directement absorbées par contact avec la surface des étendues d'eau : cette pollution gazeuse entraîne une acidification néfaste de la mer.
Du transfert par la Turquie de la pollution de la Mer Noire par le canal Dardanelles - Mer de Marmara - Bosphore. Cette autre pollution internationale a pour origine les villes du littoral de la Mer Noire mais aussi les pays qui bordent des cours d'eau, notamment quatre grands fleuves (Danube, Don, Dniepr, Dniestr), qui débouchent sur la Mer Noire.

Une proposition spécifique pour la Turquie.

Globalement, la Méditerranée est soumise à une pollution extrême provenant de pays européens, une pollution qui contient des phénols, des métaux lourds, des huiles minérales, des pesticides, des hormones, des bactéries, des phosphates, des nitrates, … dont une grande partie transite par la Turquie. La collaboration de la Turquie et son entrée dans l'Union Européenne devrait permettre de diminuer les volumes de pollutions du fait de l'application obligatoire des directives européennes, tout particulièrement la pollution concernant les cours d'eau et le littoral.

En effet la jonction "Dardanelles - Mer de Marmara - Bosphore" des deux mers, mer Méditerranée et mer Noire, se situe sur le territoire de la Turquie. De ce fait, la Turquie pourrait définir, proposer et prendre en charge un projet international de recherche de solutions concernant la pollution issue de la mer Noire et débouchant dans la mer Méditerranée. Ce serait un projet méditerranéen de développement durable du fait des impacts multiples (écologique, économique, juridique, politique, sociologique, technique) et de la démarche qu'il serait souhaitable d'adopter.
L'impact géopolitique est évidemment très important, si on considère la demande d'entrée de la Turquie dans l'UE.
La partie technique pourrait être soutenue par le Réseau Méditerranéen des Écoles d'Ingénieurs. Les problèmes de pollutions et plus généralement ceux de développement durable, deviendraient une spécialité de ce réseau, s'il ne l'est pas déjà, au service de tous les pays "des deux mers", puisque son influence pourrait s'étendre aux pays qui bordent la Mer Noire.

Les Ministères concernés de la Turquie par cette problématique pourraient assurer les études correspondant aux aspects politiques et économiques en s'appuyant sur l'expertise des universités turques et, éventuellement, euro-méditerranéennes (notamment le Réseau Méditer-ranéen de Écoles d'Ingénieurs, RMEI). Des soutiens de natures variables pourraient être obtenus auprès des instances intergouvernementales telles que :
- L'Union Européenne
- Des organisations euro-méditerranéennes communes aux 20 pays méditerranéens, certaines intégrant les pays de la mer Noire (Commission Générale des Pêches pour la Méditerranée qui relève aussi de la FAO, ...)
- L'OCDE
- Des agences des Nations Unies (BM, PNUD, FAO, UNESCO,…) devraient être consultées;

Remarque : En dehors du droit coutumier et des directives européennes (lorsqu'il s'agit de pays de l'UE), il existe de nombreux outils juridiques (traités multilatéraux, conventions, protocoles,…) contraignant les états à respecter l'environnement, tout particulièrement les fleuves et le littoral marin. Ces outils sont issus de divers organismes (Cour de justice internationale, organisations Euro-méditerranéennes, organisations relevant des Nations Unies, Commissions fluviales,…)

Les grandes lignes de la phase initiatrice d'un projet définitif

Le document "Une stratégie méditerranéenne pour le développement durable", visant pour une durabilité environnementale et une prospérité partagée (PNUE/Plan Bleu, 6/2005), pourrait constituer un support important à la réalisation de ce projet. Cette proposition s'inscrit aussi dans la stratégie européenne pour la Turquie (adoptée en 1998) qui prévoit un renforcement de la coopération et un rapprochement des législations dans certains domaines. Elle constitue aussi, évidemment, une avancée significative pour la Turquie dans ces discussions avec les instances de l'UE et un impact incitatif sur les autres pays de la région euro-méditerranéenne ayant une responsabilité dans les diverses pollutions de la mer Méditerranée.
Avec une démarche pluridisciplinaire et une philosophie relevant du développement durable, il s'agirait de :
1.- Faire l'inventaire des travaux éventuellement réalisés, ou en cours de réalisation, mais aussi des résultas obtenus sur les aspects techniques, statistiques, juridiques, sanitaires et financiers concernant les problèmes évoqués précédemment.
2.- Déterminer les moyens techniques devant permettre la détermination des origines mais aussi des caractéristiques chimiques et physiques des différents types de ces pollutions transitant par le "canal" reliant la Mer Noire à la Méditerranée, la recherche de systèmes automatiques de mesures et transmissions des données obtenues devant être privilégiée.
3.- Étudier les impacts des pollutions sur la santé des hommes, sur les stocks des espèces aquatiques et leur habitat marin
4.- Approfondir les mesures juridiques pouvant être prises ainsi que les conditions de leur mise en œuvre.
5.- Déterminer une stratégie : information et sensibilisation des populations, définition d'outils juridiques, négociations internationales, calendrier, coûts induits, accords de coopération nécessaires, processus envisageables pour réduire ces pollutions (traitement, valorisation des déchets) dans tous les pays ayant une responsabilité dans la pollution de la Mer Noire.
6.- Faire une évaluation des besoins matériels, humains et financiers nécessaires à la mise en oeuvre du projet, au suivi et à l'évaluation régulière des
résultats acquis.
7.- Solliciter les soutiens des Agences de l'ONU, de l'UE, de l'OCDE et des organisations euro-méditerranéennes.
8.- Déterminer les impacts socio-économiques de la situation actuelle et ceux résultant de la mise en œuvre d'un projet.

Une opportunité pour la Turquie mais aussi pour l'Union Européenne.

La Turquie est le pays le mieux placé pour réduire la plus importante composante de l'extrême pollution de la mer Méditerranée et ses conséquences sur l'alimentation, la santé et la qualité de vie des populations de la région Méditerranée, première zone touristique du monde… tant que la situation sanitaire de la mer le permettra.

À une époque où la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne est l'objet de débats politiques, à une époque où l'Europe doit faire face à la montée rapide en puissance de l'Inde et de la Chine (2,5 milliards d'individus) qui exportent leurs productions et … les pollutions associées, les Européens devraient oublier de vieilles rancunes et leurs préjugés pour repousser sans trop attendre les frontières de leur Union. Il s'agirait de susciter des politiques communes et de promouvoir une démarche incontournable de développement durable afin de gérer au mieux les difficiles enjeux économiques et géopolitiques qui vont caractériser cette nouvelle décennie.
Dans ce contexte, il existe de nombreuses raisons pour accélérer l'arrivée de la Turquie dans l'Union Européenne. L'objet de ce travail de réflexion a été d'évoquer l'une d'elles. n

Jean A. Vergnes : Conseiller scientifique au Réseau Méditerranéen des Écoles d'Ingénieurs. Consultant UNESCO & MAE Membre des échanges méditerranéens

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Page actualisée le 11 April, 2007