SNCM & CORSICA FERRIES :
la croisière prend le large !
par Dominique THIBAULT
Après deux ans d'épisodes à rebondissements, la Société Nationale Maritime Corse Méditerranée (SNCM) semble enfin sortir la tête de l'eau. Elle affiche en changeant d'actionnariat une stratégie plus offensive contre son grand rival, Corsica ferries pour mieux reconquérir ses parts de marchés. Une renaissance soutenue par la CCI Nice Côte d'Azur qui s'inscrit dans une nouvelle dynamique aéroportuaire…
Le marché mondial des croisières est en plein essor, la Méditerranée s'imposant de plus en plus comme la destination-phare des voyageurs séduits par sa richesse culturelle, la variété de ses paysages et de ses itinéraires sur une courte distance ! Selon les experts, 80 % de la clientèle provient des Etats-Unis et du Canada, puis d'Europe (avec prédominance de la clientèle italienne, espagnole, anglaise et allemande), l'Asie apparaissant comme un marché émergent au fort potentiel. Soit près de 11,2 millions de clients en 2005 avec une croissance soutenue (+30% depuis 2000) et estimée à environ 6% par an jusqu'en 2010. Si ses voisins frontaliers observent une hausse régulière du nombre de passagers, la France aurait de son côté tendance à stagner depuis 2000 (entre 200 000 et 225000 passagers recensés par an). La faute en incombe à ses infrastructures vieillissantes et non appropriées pour accueillir paquebots et navires à grande vitesse de dernière génération notamment sur la Côte d'Azur qui voit fondre sa clientèle de croisiéristes en escale, soit 402 000 passagers générant plus de 57 millions de retombées économiques.
L'Italie, 1er port d'escale des croisières en Méditerranée
Tout en maintenant un quota élevé de passagers en transit (près d'un demi million de passagers en 2005), les ports de Cannes et de Nice-Villefranche ont ainsi enregistré en 2005 une baisse sensible de leur activité tête de ligne (-5 et -18 % respectivement). Une situation d'autant plus inquiétante que le port italien de Savone a su se hisser en à peine 3 ans, de son côté, au 5ème rang des ports d'escale en Méditerranée depuis la création de son terminal croisiéristes inauguré fin 2003 pour devenir le port " tête de ligne " de la Côte d'Azur. La raison de son succès réside dans la forte implication et les synergies existant entre les acteurs institutionnels, les armateurs et les compagnies de croisière. Ces derniers n'hésitent pas à cofinancer certains projets à l'instar de la société italienne Costa Crociere S.p.A., leader en Europe et en Amérique du Sud et filiale du numéro 1 mondial des croisières : le groupe Carnival Corporation & plc. Dotée d'une flotte de 15 paquebots en service et 4 en cours de construction sous les marques AIDA Cruises et Costa Crociere, la société associe le développement de ses activités à celui stratégique des ports italiens en participant étroitement à leur gestion directe comme le Palacrociere de Savone qui a accueilli 190 navires en escale correspondant à près de 500.000 passagers en 2004 ou indirecte, en souscrivant à l'augmentation du capital de la société Terminal Napoli S.p.a, à hauteur de 20 % du capital total, quand elle n'est pas maître d'œuvre à part entière. Depuis janvier 2005, Costa Crociere a, en effet, reçu des autorités portuaires de Barcelone la concession d'un espace de plus de 5.500 mètres carrés, pour une durée de 25 ans, en vue d'y bâtir un terminal croisière qui devrait être opérationnel cet été. Enfin, un accord a été signé avec les autorités portuaires de Civitavecchia (Rome) et d'autres compagnies de croisières pour la gestion de l'activité du port romain. Dans le cadre de cet accord, les compagnies s'engagent à construire un nouveau terminal capable d'accueillir simultanément deux paquebots de croisière, pour un total de 4.000 passagers.
Gestionnaire des ports de Nice, Cannes et Villefranche, la Chambre de Commerce et d'Industrie Nice Côte d'Azur semble s'être inspirée de cette expérience réussie pour renforcer aujourd'hui partenariats et stratégie d'alliance sur ce marché mondialisé à forte croissance et stopper la guerre frontale que se livrent les compagnies de croisières régionales sur la desserte maritime de la Corse en particulier.
SNCM & Corsica Ferries : liaisons dangereuses avec l'île de beauté
Les deux compagnies assurent les liaisons entre le Continent et la Corse au départ de Marseille, Toulon et Nice où dès l'ouverture du port aux ferries, la SNCM, créée en 1976, avait su imposer son leadership en arborant 78,37% de parts de marché contre 21,63 % pour Corsica Ferries en 1997. Les grèves incessantes de ses salariés, les baisses de rotation le samedi en saison et l'abandon de la ligne sur Bastia en 2004 finissent peu à peu par l'entraîner vers le fond. Dès 2002 la donne s'inverse. Corsica Ferries devient le 1er transporteur sur la Corse avec 1 656 000 passagers et plus de 2 millions de passagers en 2005. La compagnie détient alors 73,78% de parts de marché contre 26,22 % pour la SNCM. Elle en profite pour consolider son taux de remplissage en misant sur sa destination première Bastia. Pour la SNCM et les pouvoirs publics, il est plus que temps de redresser la barre ! Après avoir enregistré en 2004 un déficit record de 29,7 millions d'euros, la compagnie qui emploie près de 2400 personnes dont 720 sédentaires n'a pas d'autre alternative que d'envisager une privatisation totale et la révision de son modèle économique. Au bout de plusieurs mois de tractations, le processus aboutit fin mai 2006. Butler Capital Partners est désormais actionnaire majoritaire avec 38% du capital, détenu ensuite par Veolia Transport (28%), l'Etat (25%) et les salariés (9%). Veolia Transport a noué, pour conforter ce nouveau positionnement, un partenariat avec la CCI de Bastia.
NGV Liamone, la botte secrète de l'opération séduction SNCM
Mis en service en 2000, ce monocoque profilé (134 mètres de long pour 19,80 m de large) file à 42 nœuds et s'avère être le plus rapide de sa génération, assurant des trajets Nice/Corse en 2h55 ! Il a effectué sa première traversée le 14 avril dernier du port de Nice, inaugurant ainsi la saison Corse 2006 pour la SNCM . "Il nous semblait important de renforcer cette desserte sur la Balagne en proposant l'un des trajets les plus courts à ce jour via la Corse " explique Dominique Estève, Président de la CCI Nice Côte d'Azur. Entièrement climatisé et doté d'un stabilisateur anti-roulis, le NGV Liamone transporte 1116 passagers et 250 voitures. La SNCM compte reconquérir ses parts de marché par des offres attractives de courts séjours, escapades à la journée et deux rotations supplémentaires en pleine saison (juin-juillet-août). " 500 traversées sont ainsi prévues d'avril à septembre 2006, soit 100 de plus qu'en 2005 et près de 100 000 places supplémentaires ; avec du 24 mai au 3 septembre 2 départs par jour entre Nice et la Balagne (Ile Rousse essentiellement et Calvi) ajoute Bruno Vergobbi, Président de la SNCM. Le NGV est le seul navire de sa génération à naviguer quelles que soient les conditions météorologiques. " L'offensive est également lancée côté prix avec 50 000 places proposées à 13,26 € TTC à l'occasion de son lancement. Le discours se veut tout aussi positif pour ce qui concerne la réaction des salariés, " rassurés " par le changement d'actionnariat. Pas de conflit à l'horizon, à priori ! Enfin la SNCM s'engage à améliorer la qualité de l'accueil, du service et à poursuivre une politique de développement durable pour la protection de la Méditerranée. Elle espère bien attirer dans ses filets cet été près d'un million de passagers tous départs confondus dont 250 000 au départ de Nice et redevenir " tête de ligne" de la destination Corse !
Un consensus apparent
Derrière Corsica Ferries, une véritable nébuleuse financière privée gérée par la famille italienne Lota à travers trois sociétés : Lota Maritime, la société mère basée à Bastia, pour les actifs et le fonds de commerce, Lozali, la holding de tête basée en Suisse, Tourship Group pour la flotte de navires avec notamment Caribia Ferries. Deux structures d'exploitation ont été montées, la première sur l'Italie : Forship, la seconde pour la France : Corsica ferries. Le groupe exploite 11 navires desservant la Corse, et la Sardaigne exclusivement depuis l'Italie, ainsi qu'un bateau entre Dieppe et Newhaven pour le compte du Conseil général de Seine-Maritime. Il dispose de trois Méga Express navigant à 30 noeuds (environ 54 km/h) et pouvant assurer trois rotations en 24 heures. Il détient par ailleurs depuis 1999 la concession du port roulier de Savone en Italie, et souhaite obtenir la même chose à Golfo Aranci en Sardaigne. Tout en réservant officiellement un bon accueil à la renaissance de son concurrent, propre à " stimuler une saine compétitivité au profit des passagers en évitant une situation monopolistique " comme l'affirme Pierre Mattei, Directeur Général de Corsica Ferries, le véritable objectif est bien de préserver le leadership de la compagnie par une politique toute aussi agressive en termes de fréquence, de rapidité et de tarifs que la SNCM … en attendant le nouveau cahier des charges élaboré pour la desserte de l'île à partir du 1er janvier 2007 ! Corsica Ferries qui affichait en 2004 un CA d'environ 100 millions d'euros, compte bien poursuivre son irrésistible expansion et déploie pour y parvenir un large éventail d'arguments très convaincants : un nombre accru de places au départ de Nice (+ 163 000), une augmentation du nombre de rotations en saison (+ 122), un quatrième navire avec sa nouvelle navette " Corsica Shuttle " vers Calvi et l'île Rousse et une offre tarifaire alléchante : billets à partir de 12€ avec les taxes et un " Jackpot auto " à partir de 4€ taxes comprises pour le véhicule.
Il n'empêche quelle que soit la complexité des montages financiers mis en place et les ambitions à peine voilées de chacun, la CCI Nice Côte d'Azur par son soutien et son action a réussi le tour de force de rétablir un équilibre vital entre les deux compagnies de croisières rivales et susciter à nouveau l'engouement pour une destination exceptionnelle qu'on aimerait bien voir s'imposer à court terme comme la première de Méditerranée !
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Page actualisée le
11 April, 2007