AFRIQUE DU SUD :
face à la richesse économique de l'Est,
le fléau Sida
par Dominique THIBAULT
Se relevant de ses cendres après l'apartheid, le pays arbore la bannière du renouveau sur tous les fronts socio-économiques mais reste impuissant face à un adversaire redoutable qui gagne du terrain : le sida.
Paradoxalement, c'est à l'Est où bat le cœur économique de la 3ème ville du pays, Durban à l'industrie portuaire florissante, que prolifère le virus.
Enquête dans le Kwazulu-Natal, terre de contrastes et de légendes...
L'arrivée en avion de nuit sur Durban, métropole côtière la plus proche de Johannesburg (557 kms), est spectaculaire. Une vaste baie qui abrite le plus grand port d'Afrique, 9ème au plan mondial, brille de mille feux. Des dizaines de lampadaires au sodium éclairent les silhouettes imposantes des grues qui surplombent les installations portuaires et observent en ligne de mire des kyrielles de cargos et de porte-conteneurs prêts à appareiller. En débarquant, c'est son climat subtropical ensuite qui surprend. Une chaleur moite enveloppe les voyageurs dès leur arrivée, à peine allégée par une brise marine à l'approche de l'océan Indien. Découverte par Vasco de Gama en 1495 alors qu'il se dirigeait vers l'Inde, cette rade naturelle, protégée par les pointes sableuses de Bluff (au sud) et de Point (au nord) fut baptisée " Port Natal " par le navigateur portugais. Par extension, le nom s'étend très vite à toute la région. La ville portuaire est renommée d'Urban en hommage au gouverneur de Cape Town en 1835 et connaît à partir du XIXème siècle un essor remarquable, centré sur le commerce du sucre qui attire d'Inde un flux croissant d'immigrés. Ils représentent aujourd'hui 20% de la population totale de Durban, le reste de la population étant à majorité zoulou (60%) et européen (20%). En à peine 150 ans, cette grande ville cosmopolite de 3 millions d'habitants a su s'imposer comme le 1er port d'Afrique Australe. Quadrillée comme une cité américaine sur le modèle de Miami par de hautes tours et immeubles de bureaux, la première ville du Natal est devenue, au fil du temps également, une station balnéaire très prisée pour sa température idéale tout au long de l'année (25 ° en moyenne) et son front de mer exceptionnel, le "Golden Mile ". Protégé des requins par une barrière, il constitue un véritable Zulu, " paradis " pour les baigneurs et surfeurs et le lieu de villégiature privilégié d'une clientèle d'affaires haut de gamme venue de Johannesbourg en particulier se ressourcer entre deux congrès au sein de son hôtellerie de luxe tel le Beverly Hills hôtel, complexe 5 étoiles au raffinement extrême et aux vues panoramiques imprenables sur la mer. Elle est également le 2ème point de convergence des touristes après la région de Gauteng vers les immenses réserves naturelles du Nord du KwaZulu-Natal dont Phinda Private Game Reserve en territoire lush Maputaland, près de la frontière du Mozambique est l'un des fleurons. " La particularité de ce parc de 17.500 hectares est de pouvoir proposer à nos clients internationaux, férus de safaris sur un même lieu à la fois une grande diversité au niveau des lieux d'hébergement intégrés dans un environnement naturel (5 sites en forêts, savane, au bord de cours d'eau) et de pouvoir leur faire découvrir un écosystème exceptionnel préservé (faune et flore aquatiques et terrestres avec la possibilité d'approcher de très près les cheetahs, guépards d'Afrique Australe) ainsi que la culture traditionnelle authentique du peuple Zoulou !" commente Lynne du Toit, Directrice de " The Safari Company "près de Durban
Une industrie aéroportuaire dynamique et diversifiée
Bien située sur les routes maritimes contournant l'Afrique par le Sud et plaque tournante des relations avec l'Océan Indien, desservie par un réseau ferré et autoroutiers importants, Durban fonctionne comme la porte d'entrée et de sortie d'un part importante de l'économie nationale. Elle est un relais entre la région minière du Witwatersrand, autour de Johannesburg et son arrière-pays avec les industries de Pietermarizburg (aluminium essentiellement) ; mines de charbon de l'intérieur, productions agricoles des plantations du Natal : canne à sucre, fruits, bois. Elle contribue ainsi pour 8,76 % au revenu national et 11 % des emplois du pays. Du seizième siècle au milieu du dix-neuvième siècle, le site sert d'escale commerciale sur les routes maritimes reliant l'Europe à l'Asie. Le développement urbain démarre entre 1860 et 1910. Le port sert pour l'importation des produits manufacturés, alors que se développent des activités industrielles pour la consommation nationale (filière agro-alimentaire grâce aux productions agricoles régionales, industries du bois, industries chimiques). Durban joue également un rôle de " hub ", servant de plate-forme de redistribution du trafic : les marchandises en provenance d'Asie et d'Amérique du Nord sont transférées sur des bateaux plus petits à destination d'Afrique orientale, de Madagascar, de Maurice ou d'Australie.
La force principale du port réside dans sa multifonctionnalité et dans la diversité de son trafic. Il traite 46 millions de tonnes par an et gère plus de 6.000 emplois directs. Les cargaisons respectivement importées et exportées depuis Durban totalisent 63 % et 13 % du fret national. L'activité de conteneurisation du port équivaut à 9 millions de tonnes par an, soit 66 % du trafic de conteneurs sud-africain et situe Durban à la trentième place mondiale. Le terminal qui manipule en moyenne 45 000 conteneurs par jour est l'un des fleurons infrastructurels du port lequel compte par ailleurs 2 grues flottantes, 15,2 kilomètres de quais et de très grandes capacités de stockage, dont un silo pour graines de tournesol (28 000 tonnes), un silo céréalier (38 000 tonnes) et un des terminaux sucriers les plus modernes du monde (520 000 tonnes).
Les freins à son développement
L'agglomération de Durban s'étale sur plus de 50 kilomètres d'est en ouest et 70 kilomètres du nord au sud (de Tongaat à Kingsburgh) et la ville présente des contrastes socio-spatiaux (bidonvilles anarchiques et zones non urbanisées d'un côté, urbanisme pavillonnaire en quartiers de l'autre) qui pèsent lourdement sur le quotidien des citadins et sur les nombreux enjeux de gestion urbaine : contrôler l'insécurité, renforcer les équipements sanitaires, permettre l'accès au logement des populations des bidonvilles, créer un environnement urbain viable et intégré, avec mise à niveau des infrastructures. Autre dilemme, malgré un réel dynamisme économique, cette métropole en mutation ne fournit pas suffisamment d'emplois pour la population en essor constant. Un tiers seulement de la population active est occupé dans des activités du secteur formel. Les estimations varient entre 180 000 et 300 000 personnes vivant de petits métiers (comme revenu principal ou complément à un salaire plus régulier). 52 % des personnes du secteur informel travaillent à leur compte, 48 % sont des employés. Ce sont essentiellement des emplois de domesticité non déclarée, de travail à la journée dans de petites entreprises, de vente au détail (boisson, alimentation) ou de travail artisanal (couture, réparations diverses) qui constituent l'essentiel de ces activités.
Tourisme, le remède contre la désertification des campagnes
Dans le sillage de Durban, en remontant jusqu' à la frontière du Mozambique, une myriade de criques et plages de sable fin longent le littoral de la Côte Est qui contrastent fortement avec les crêtes déchiquetées des caps et baies du Sud et de la côte Ouest. Au loin, majestueuse, la chaîne du Drakensberg. On pénètre peu à peu en pays Zoulou. Les collines verdoyantes laissent place à des forêts épaisses puis plus clairsemées, les pavillons urbains coquets côtiers à des huttes éparses et villages isolés où de maigres troupeaux de caprins et bovins tentent de survivre sur une terre appauvrie. Pour pallier à cet exode rural, le Gouvernement mise sur le tourisme, nouveau sésame de la croissance. " Le tourisme offre de multiples façons d'agir, de dépasser l'héritage de l'apartheid. " Il représente chaque année un apport de 71 milliards de rands* à notre économie dont 21 millions grâce au tourisme d'affaires et procure 260 000 emplois (soit environ 6 millions de rands de salaires). " Il est identifié comme un secteur économique prioritaire, notamment le tourisme d'affaires que nous développons à travers des manifestations d'envergure internationale, des séminaires incentive comme le Salon Meetings Africa, favorisant des échanges et partenariats entre décideurs tant à l'intérieur du pays qu'au plan international pour développer l'export" explique Kate-Rivette-Carnac, Directrice du Tourisme au sein du Département Industrie et Recherche en Afrique du Sud lors du Salon Meetings Africa 2006, organisé par Thebe Exhibition & Events et qui a réuni pour sa 2ème édition internationale 150 exposants et 2500 visiteurs. Mais, un obstacle de taille entrave les efforts déployés : le Sida qui infecte aujourd'hui une personne sur neuf, une pandémie alarmante qui souffre de l'absence d'infrastructures sanitaires et d'une politique santé claire pour le combattre et l'enrayer.
*rands : 1 rand = 0,14 euros
Le Secteur Santé mis à l'index : le sida, pandémie galopante à éradiquer d'urgence
Selon les Etats-Unis, l'Afrique du Sud serait la nation la plus atteinte du monde par le virus HIV. Près de 20 % des Sud-africains sont séropositifs, avec une moyenne atteignant 1700 nouveaux cas par jour. Environ 65% des 15 à 19 ans seraient infectés et un adolescent sur deux n'atteindra pas la trentaine. On a pu penser, il y a quelques années, que la croissance épidémique finirait par atteindre un plateau ; tel n'est malheureusement pas le cas en Afrique du Sud, où la prévalence de l'infection chez les femmes dans les consultations prénatales atteignait près de 24,5 % en 2001. L'Onusida prédit que 70 millions de personnes pourraient mourir du sida dans les 45 pays du monde les plus touchés dans les vingt prochaines années.
Jenny, infirmière d'une cinquantaine d'années, à l'hôpital de Sainte Augustine dans le Kwazulu-Natal, explique " Faute d'une mobilisation politique et de campagnes d'information permanentes sur tout le territoire pour sensibiliser les chefs de tribus à la nécessité d'utiliser des préservatifs et changer les mentalités ancestrales, il est très difficile pour les femmes, souvent violées, de se prémunir contre le virus. La plupart de la population doit autofinancer des traitements qui sont souvent longs et très lourds. Affaiblis, les malades sont incapables d'exercer un emploi durable, d'autant plus qu'ils sont considérés comme des pestiférés. Les médicaments envoyés par les ONG arrivent par camionnette de façon ponctuelle au sein de dispensaires isolés (1 pour 6 villages) accessibles à pied (entre 3 et 15 kms)". D'ici 2010, l'espérance de vie moyenne aura diminué de dix sept ans en Afrique du Sud. Dans de nombreux cas, la famille se disperse lorsque les parents décèdent et les enfants sont envoyés auprès de membres de la famille chargés de s'en occuper. La perte des revenus, les dépenses liées aux soins, les coûts des obsèques poussent encore davantage les familles dans la pauvreté. La baisse des inscriptions à l'école est un des effets les plus visibles de l'épidémie et les décès liés au sida affectent considérablement les enseignants (ils ont augmenté de plus de 40 % entre 2000 et 2001). Les coûts médicaux directs du sida (hors médicaments antirétroviraux) sont d'au moins 30 dollars par an et par habitant dans des pays où les dépenses globales de santé n'excèdent pas 10 dollars par an (dans l'Union Européenne, il s'échelonnent, selon le stade de la maladie, entre 3 500 et 50 000 dollars). La pression sur le système de santé s'accroît considérablement, en particulier sur le secteur hospitalier. En même temps que la demande augmente, le personnel de santé, déjà très insuffisant en nombre et en qualification, est lui même de plus en plus affecté par le sida. Les taux élevés d'absentéisme et la mortalité dans la population active de 18 à 40 ans provoquent une désorganisation croissante de la main d'œuvre, faisant chuter la productivité des entreprises et ralentissant l'activité économique. Pas pour tout le monde néanmoins…
Le scandale des multinationales pharmaceutiques
L'Afrique du Sud compte 10 935 pharmaciens (contre 64 500 en France) pour quelques 2500 officines pharmaceutiques privées (source IMS Health), 409 grossistes et 500 pharmacies dans les hôpitaux publics. 50% des ventes de l'industrie passent par les pharmacies qui constituent l'une des chaînes de distribution parmi les plus chères et les plus rentables au monde.
En 99, les dix plus grandes firmes pharmaceutiques du monde ont réalisé ensemble un profit de 1.150 milliards de francs (source magazine Fortune). Ce secteur est le plus rentable de tous les secteurs économiques (légaux). Le profit y augmente de 16 à 18% par an, soit trois fois plus vite que l'entreprise moyenne. En 98, l'industrie pharmaceutique a dépensé 10,8 milliards de dollars (475 milliards de francs) en publicité. En 97, 3,3 milliards de francs ont été dépensés pour le lobbying politique. " En 99, l'Amérique du Nord, l'Europe et le Japon, qui représentent 19,3% de la population mondiale, ont consommé 82,6% de tous les médicaments. L'Afrique et l'Asie, soit 72,3% de la population mondiale, devaient se contenter de 10,6% des médicaments. Et dans les années à venir, ce décalage va encore augmenter" dénonçait déjà Els Torreele, chercheuse à la VUB en 2001 lors d'un symposium Santé et Globalisation, organisé par Médecine pour le Peuple, s'insurgeant contre le procès intenté par 39 des plus grandes firmes pharmaceutiques mondiales (dont Boehringer Ingelheim, Bristol-Myers Squibb, Glaxo Wellcome, Merck et Roche) contre une loi sud-africaine promulguée fin 1997 qui autorise l'importation des médicaments génériques à bas prix et met en place un mécanisme de contrôle des prix. Elle vise à rendre les médicaments accessibles au plus grand nombre dans le pays le plus touché au monde par le virus du sida. Mais elle n'est toujours pas entrée en vigueur : son application a été bloquée en février 1998 sous la pression des firmes pharmaceutiques. A titre indicatif, l'un des médicaments génériques utilisés, le Diflucan est vendu 2 rands (25 cents US) par capsule en Thaïlande, alors qu'il est en vente pour 120 rands (15 dollars) dans les pharmacies sud-africaines.
Les prémices du changement
Selon les ONG, 400.000 personnes seraient mortes du sida en Afrique du Sud depuis que la PMA et les compagnies pharmaceutiques ont bloqué la loi, 85 % des malades ne recevant pas les traitements auxquels ils ont droit. " Le gouvernement sud-africain aurait pu sauver 75 000 vies en 2005 si son programme d'anti rétroviraux avaient été mis en place comme cela était prévu " déclarait encore Nicoli Natrassi, chercheuse à l'université de Cape Town, lors de la conférence internationale sur le sida qui s'est tenu fin Août 2006 à Toronto (Canada). Selon elle, le plan du ministère de la Santé prévoyait le traitement de 453 650 personnes dans le secteur public, au mois de mars dernier, mais seuls 141 000 ont bénéficié de soins (source Mail & Guardian). De nombreux mouvements de protestation ont eu lieu depuis sans que la situation ne change. Elle pourrait cependant aujourd'hui se débloquer sous l'égide des Etats-Unis. L'Afrique du Sud " est le seul pays en Afrique, parmi tous les pays que j'ai pu traverser en 5 ans, où le gouvernement est toujours aussi obtus, dilettante et négligeant concernant la question du traitement ", a asséné Stephen Lewis, l'envoyé des Nations Unies en Afrique pour le sida, à la cérémonie de clôture de cette 16e Conférence internationale sur le sida à Toronto le 25 Août dernier. Depuis cette intervention lapidaire, le Gouvernement Sud-africain piqué au vif, a rétorqué en retour que le moyen de contraception fait partie intégrante du programme gouvernemental " ABC " (Abstinence, Be faithfull and Condomise). L'objectif, pour l'année 2005/06, étant d'en distribuer 3 millions contre 2,6 en 2004/2005. Par ailleurs, côté industriels, des scientifiques sud-africains se penchent sur la façon dont l'or pourrait être introduit dans les médicaments contre le sida, le paludisme et le cancer. L'organisme sud-africain de recherche minière, Mintek, s'est associé aux trois plus importantes industries aurifères du pays (AngloGold Ashanti, Goldfields et Harmony) pour mener des recherches en ce sens. Enfin, une chercheuse sud africaine, Jita Ramjee, a annoncé à la conférence de Toronto qu'un nouveau gel microbicide allait être accessible à la fin 2007. Cette forme de prévention sera une arme efficace contre l'infection pour les femmes dont les partenaires masculins refusent le préservatif. En Afrique du Sud où les femmes de 15 à 24 ans ont quatre fois plus de risque d'être contaminées que les hommes du même âge, ce gel sera un choix de plus dans la panoplie des moyens de prévention. En 2006, peut-être, enfin sous l'effet conjugué de l'action gouvernementale soutenue par la communauté internationale, l'Afrique du Sud pourra sur ce point stopper le processus et réduire peu à peu la précarisation des emplois. L'embellie économique des derniers mois de 2006 avec une croissance à 4,2% dans les secteurs du bâtiment, des transports et des services, permet d'être optimiste !
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Page actualisée le
16 April, 2007