Une autre vérité qui devrait déranger : le coût réel de l'effet de serre
L’humanité est assise sur deux bombes
: la pauvreté et le réchauffement climatique.
Les mises en oeuvre de politiques nationales de développement durable
de grandes envergures devraient désamorcer progressivement ces bombes,
mais les économies nationales souffriront. Dans le cas contraire, ces
économies s’effondreront
Jean A. Vergnes
Les paysages de l'effet de serre : Inondation. Désertification. Pollution
gazeuse. Cyclone. (Source : Revue Actualités-News-Environnement)
Le
30 octobre 2006, Sir Nicholas Stern a présenté à Tony
Blair, Premier Ministre et Gordon Brown, ministre de l'Économie du
Royaume Uni, une étude (600 pages) sur l'estimation du coût des
conséquences mondiales du réchauffement climatique. Ce rapport,
commandé par Tony Blair, a fait l'effet d'une bombe sur la société
civile du Royaume Uni.
Ce rapport convaincra t'il la société civile des autres pays,
tout particulièrement celle des pays du bassin méditerranéen
très vulnérables aux changements climatiques, de ne plus poursuivre
une politique forcenée de consommation sans limite des ressources génératrices
de gaz à effet de serre, de militer pour de nouveaux modes de vies
et d'en accepter les contraintes associées ?
Rien n'est moins sûr !
C'est la première fois qu'un économiste de haut niveau, aussi
connu et respecté que Nicholas Stern au Royaume Uni, évalue
le coût possible de menaces, décrites en termes très alarmistes,
de l'effet de serre (sans parler des autres) qui pourrait dévaster
l'économie mondiale. Des menaces ? On peut citer l'extinction de 40%
des espèces animales, 200 millions de réfugiés, effets
climatiques majeurs (ouragans dévastateurs, inondations en série,
désertification accélérée, hausse du niveau des
mers, recul des terres). On peut parler aussi de l'accroissement des maladies
tropicales, de la pauvreté, de la recrudescence de toutes les formes
de désordres politiques, de terrorismes et de conflits de survivance
les plus sauvages.
Pour
ne pas dépasser un accroissement de température de 2°C par
rapport au niveau préindustriel, donc rester dans les limites acceptables
de l'infernal phénomène de hausse des températures lié
à l'effet de serre, les pays devraient consacrer 1% du PIB mondial
par an soit 275 milliards €/an. Le PIB est de l'ordre de 1500 milliards
€, celui des USA 10 000 milliards €. Cela donne des contributions
annuelles de 15 milliards € pour la France et de 100 milliards €
pour les USA. Il faut noter les impacts socio-économiques positifs
de ces investissements : créations d'emplois, promotion de l'efficacité
et de la lutte contre le gaspillage, recherche de nouvelles technologies.
Par contre si l'on continue à ne rien faire, le phénomène
se traduira par une charge financière mondiale comprise entre 5% et
20% du PIB, c'est-à-dire entre 1500 et 5500 milliards d'€ par
an ! De plus, dans cette hypothèse la plus pessimiste, il semble qu'il
n'a pas été tenu compte du risque possible d'emballement apocalyptique
climatique ..
On retrouve les ordres de grandeur de ces valeurs numériques dans deux
récents rapports (2006). D'abord celui réalisé par les
économistes du Global development and Environment Institute de l'Université
de Tufts (USA) qui montre que le changement climatique aura non seulement
des impacts écologiques et sociaux majeurs, mais également un
coût économique faramineux qui pourrait atteindre 20 000 milliards
de dollars par an en 2100, si les gouvernements ne prennent pas les mesures
urgentes pour limiter la hausse à 2°C.
Ensuite
le rapport des Sénateurs Laffitte et Saunier du 26 juin 2006, "Changement
climatique et transition énergétique : dépasser la crise",
qui évalue un coût des impacts des changements climatiques compris
entre 2,5% et 3 % du PIB, rapport que les médias français n'ont
jamais évoqué. Ce rapport fut suivi d'un colloque sur ce sujet,
organisé le 29 juin 2006 par l'Office parlementaire d'évaluation
des choix scientifiques et technologiques, avec une introduction sur le thème
"Ce qui arrivera … Quand ?"
Ces rapports montrent bien que le coût de l'inaction peut être
gigantesque. Dans le cas de l'étude de Nicholas Stern, le rapport coût
de l'inaction / coût des mesures peut atteindre 20. Dans le cas du Tsunami
de décembre 2004, ce rapport serait de l'ordre de 1000.
Le changement climatique est certainement la plus grande menace que le monde
puisse craindre, … en dehors de chute, peu probable d'un météorite
de diamètre de l'ordre du kilomètre sur la Planète Terre.
La réponse doit être mondiale et concertée, car si la
Grande-Bretagne seule stoppait immédiatement la totalité de
ses rejets de gaz à effet de serre, il faudrait seulement treize mois
à la Chine pour les compenser avec son activité économique
actuelle.
"Aucun
pays, aussi grand soit-il, ne peut résoudre à lui seul le problème.
Il est impératif de dégager un consensus à long terme
sur les objectifs communs et de bâtir le cadre international qui permettra
à chacun de donner sa pleine mesure… Il faut passer maintenant
à la vitesse supérieure… Retarder l'action, même
d'une décennie ou deux, nous entraînerait sur un territoire dangereux…
S'il n'est plus possible de lutter contre le changement climatique attendu
pour les deux ou trois décennies à venir, il est encore possible
d'en limiter quelque peu les effets sur nos économies et sur nos sociétés
par une action vigoureuse. (Nicholas Stern)".
Selon Nicholas Stern, il faut taxer les émissions de dioxyde de carbone,
généraliser les technologies à faible émission
de carbone, améliorer l'efficacité énergétique.
Autrement dit : décarboniser fortement le secteur de l'énergie,
réduire de façon importante les émissions de CO2 issu
du secteur des transports, développer des techniques de capture et
de stockage de CO2 (en commençant par lutter contre la déforestation).
Il faudra aussi responsabiliser les populations, convaincre les élus
et responsables institutionnels, promouvoir la recherche de processus propres
et énergétiquement efficaces, mettre en œuvre une politique
nationale d'éducation des adultes aux changements incontournables des
modes de vie, adopter de façon systématique le principe de précaution
en matière d'urbanisation, …
À défaut d'actions d'envergures nationales relevant de politiques
de développement durable mettant l'accent l'effet de serre (protocole
de Kyoto), y aura-t-il autre chose que des déclarations d'intention
dans tous les pays du monde, au moins les plus riches ?
Un seul pays a eu une attitude politiquement responsable face à ce
péril : le Japon, qui a beaucoup investi dans la recherche dans les
énergies propres et la mise en œuvre de politiques efficaces.
La Chine pourrait bien devenir le second. Mis à part deux ou trois
pays de l'Europe du Nord, la Suède en particulier, l'Occident poursuit
sa politique forcenée d'exploitation des ressources génératrices
de gaz à effet de serre (GES), malgré les recommandations de
la Commission Européenne.
Notons que si les émissions de GES continuent au rythme actuel, l'élévation
de la température pourrait dépasser 4°C en 2100 alors que
le maximum acceptable est de l'ordre de 2°C par rapport au niveau pré-industriel
(+0,6°C pour le XXe siècle). Au-delà de cette valeur de
+2°C, il semblerait que rien ne soit plus "gérable".
Mais, "Peut-être
sommes-nous condamnés à voir que nous allons vers une catastrophe,
sans pour autant pouvoir revenir sur notre chemin ?" (R. Kandel, Le devenir
des climats).
Probablement trouverons-nous des personnes estimant que les conclusions des
travaux de recherche des experts comme les recommandations des agences intergouvernementales
sont trop imprégnées de catastrophisme. Vont-ils aussi conclure
que les 1650 experts qui ont rédigé un rapport (4 ans de travaux
de recherche) à la demande des Nations Unies font aussi du catastrophisme
? En effet, leur conclusion est claire : "La capacité de la planète
à répondre aux besoins des générations à
venir ne peut plus être considérée comme acquise".
"Des changements radicaux en matière de développement et
d’éducation" sont préconisés.
"Nous savons, mais nous ne croyons pas ce que nous savons. Sur le réchauffement
climatique par effet de serre, il n'y a pas d'incertitude sur le fait que
nous allons droit dans le mur. Et pourtant, nous continuons d'agir comme si
de rien n'était." (J.P. Dupuy. Professeur de philosophie sociale
& politique à Polytechnique et à l'Université de
Stanford, Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, 2004).
Nous n'avons pas le choix : soit l'humanité adapte ses comportements
en vue d'un développement durable, c'est-à-dire qu'elle cesse
de polluer l'environnement, permet le renouvellement des ressources naturelles
et contribue à l'amélioration du bien-être de tous, soit
elle signe, à plus ou moins brève échéance, son
propre arrêt de mort. Koïchiro Matsuura, Directeur général
de l'UNESCO.
Autrement dit l'humanité, surtout celle des pays riches, se trouve
maintenant devant un choix : changer aujourd'hui ses modes de vie ou disparaître
demain dans une tourmente qui sera sans commune mesure avec celle d'un cyclone
.
Le
17 novembre 2006, des milliers de délégués, de scientifiques,
de représentants d'organisations écologiques, des délégations
politiques, se sont retrouvés à Nairobi, au Kenya, pour une
nouvelle conférence mondiale sur le climat. Deux cents états
étaient représentés. Les débats devaient porter
aussi sur le rapport de Nicholas Stern, à propos duquel Tony Blair
a fait un solennel avertissement au monde. Est-ce que les gouvernements mettront
en ligne les propositions de ce nouveau Sommet mondial dans une démarche
de développement durable ?
L'avenir de la planète est entièrement entre nos mains et si
des catastrophes surviennent un jour, ce sera en raison de nos mauvaises décisions
politiques ou de l'absence de décisions politiques. Olof Palme, 1972.
Droits réservés © 2003 - 2007 à Ambitions Sud International