Le Crédit Agricole est très cohérent avec
l’économie de marché

 

Basé sur des données fortes de mutualisme, la banque verte n’a pas cessée d’être sur le devant de la scène depuis sa création. L’agriculture, et les diverses manifestations du monde agricole y étant pour beaucoup, il est vrai. Le cours de l’histoire démontre actuellement que l’évolution n’est pas contraire à l’engagement des coopératives, même si celle-ci doit se faire en devenant actionnaire majoritaire d’une société cotée. Cela change-t-il les mœurs et l’éthique qui accompagne la pensée mutualiste ? Pour le savoir, nous avons rencontré Dominique Millour, Directeur Général du Crédit Agricole Alpes Provence.



ASI : Le Crédit Agricole actuel est basée sur de solides fondations et certainement une grande détermination. Une trajectoire impressionnante et maintenant beaucoup d’ambitions. Qu’en est-il exactement ?

D Millour : Nous avons une ambition économique et sociale, pas dans le terme d’assistance sociale, mais dans celui du bien économique. L’aspect coopératif c’est une société de personnes fondée sur un objet : Construire un outil au service du projet économique de ses clients et adhérents. Au départ avec ses seuls adhérents, car les coopératives ne fonctionnaient qu’avec eux. C’est par opposition à la société de capitaux, où l’ambition légitime dans la société de marché, c’est investir des capitaux pour maximiser le profit des capitaux investis. La coopérative s’inscrit également dans ce schéma, mais alors que les coopérateurs se réunissent en général parce qu’il y a une carence dans l’offre faite, par les sociétés marchandes traditionnelles, dont l’objectif est de maximiser leurs profits, ce qui conduit, dans certains cas, à avoir des creux dans des territoires. La coopérative est née de l’ambition de quelques gens, d’enrichir leur territoire en mettant en commun leurs moyens au bénéfice des projets économiques, sur la base d’un engagement personnel fort, car dans la société de personnes, les sociétaires étaient indéfiniment et solidairement responsables des dettes de la coopérative. Cela a permis de créer, un type d’entreprise traitant des petits projets n’intéressant personne, en faisant du micro crédit. Certains projets un peu plus consistants n’intéressaient pas ou ne pouvaient pas intéresser les banques classiques parce qu’ils étaient portés par des acteurs traditionnels de l’économie agricole et rurale ne possédant pas de documentations financières, ni de comptabilité, fonctionnant usuellement par parole donné. C’était dans un monde où il y avait du troc, un peu d’économie monétaire et où la poignée de main permettait de contractualiser. La coopérative a permis à cette économie archaïque de se moderniser tout en se modernisant elle-même, puisqu’elle a aujourd’hui tous les attributs de la société par action, hors l’objet social qui reste effectivement au service de ses sociétaires et de leurs projets économiques. Le profit n’étant que le signe de sa bonne santé, de sa volonté de continuer d’investir pour le futur et de servir le territoire, cela correspond à l’objet de la caisse de Crédit Agricole Alpes Provence, restée fondamentalement une coopérative et qui aujourd’hui travaille, au niveau de son conseil d’administration et dans la communication avec les collaborateurs, sur l’adéquation de l’action au quotidien avec ses valeurs de responsabilité et solidarité responsable dans le cadre de l’économie marchande. L’objectif c’est de gagner de l’argent pour investir, pour servir les clients au meilleur rapport qualité prix. C’est une ambition sociale qui est constitutive de la société.

ASI : Vous venez de retourner aux sources du phénomène, mais avez-vous conservé la partie éthique du mutualisme?

D Millour : Oui ! Car les valeurs c’est l’éthique. La valeur c’est d’être au service du sociétaire, donc du client. Nous essayons d’ailleurs d’expliquer à nos collaborateurs que cela s’est traduit par le slogan « La relation durable » puisqu’en tant que banque nous servons les clients dans leurs projets de vie. Nous ne faisons pas commerce d’argent comme le pense les gens, l’argent n’est qu’un outil. Nous faisons commerce de conseils, de crédits, c'est-à-dire de confiance, et nous utilisons pour ce faire les dépôts de nos clients. Nous prêtons de l’intermédiation, le dépôt de nos clients à d’autres clients qui ont des projets économiques ; nous sommes, réellement au cœur de l’économie et l’éthique mutualiste. Il est vrai que dans la société moderne, l’Etat moderne est un Etat éthique. C’est lui qui impose, à travers la morale républicaine, pour la France en tous cas, le respect collectif des individus, le respect inter individuel, l’organisation juridique qui porte l’économie marchande. L’économie moderne suppose un Etat moderne. Un Etat puissant qui gère bien la sphère juridique, la sphère infrastructure générale et sa coordination et qui gère bien la sécurité des citoyens. L’entreprise est une organisation éthique et chaque fois qu’elle s’en écarte cela donne des scandales qui font croire aux hommes politiques qu’il faut s’occuper de modifier les règles, alors qu’il s’agit simplement d’appliquer la loi pénale et qu’il n’y a pas besoin de légiférer sur un cas ou quoique ce soit. Il y a une dérive de l’esprit public aujourd’hui, qui fait croire aux hommes politiques que l’entreprise doit être surveillée car elle serait moins éthique que l’Etat. Non ! Un patron c’est quelqu’un, qu’il soit à la tête d’une société par actions ou d’une coopérative, qui applique la loi. Il bénéficie des actions de loi qui sécurise ses activités et lui permettent de travailler sans avoir de garde du corps et d’installer ses commerces sans craindre les brigands. Initialement, c’est ça l’Etat. L’éthique est donc bien au cœur de la vie moderne.

ASI : Est ce que dans l’organisation directe du Crédit Agricole, depuis Crédit Agricole SA, le sociétaire peut avoir la même image de l’éthique du mutualisme. Est-il vraiment ressenti de la même façon ?

D Millour : Je dirais que le succès du Crédit Agricole, pendant les cinquante années qui ont séparées 1950 de 2000, a fait que nous avons travaillé, renforcé nos réseaux, créé du service pour le plus grand nombre et participé à la modernisation de ce pays. Modernisation de l’économie en lui apportant les moyens nécessaires au titre de l’Agriculture où les effectifs sont passés de 25% à 3%. Sans drame, parce que les opérations de transmission, de réorganisation et de restructuration des entreprises étaient bien financées, grâce à une banque coopérative, qui sous contrainte réglementaire, a progressivement élargi son plan d’action avec le législateur qui l’a graduellement autorisé à collecter davantage de dépôts. Nous avons participé à la modernisation du secteur bancaire en installant la banque pour le plus grand nombre, lié par le fait que nous étions une banque de pauvres paysans au départ. Ceux-ci se sont enrichis grâce à la modernisation exceptionnelle autorisé par la Communauté Européenne et la politique agricole commune, qui a fait de l’Europe, importatrice net de produits alimentaires, un grand exportateur autosuffisant et nourrissant toutes ses populations. Au titre de cette modernisation, nous avons apporté au plus grand nombre, dans les villages et les quartiers, avec ce réseau qui est le premier de France avec 9000 guichets, tous les services bancaires qui auparavant étaient réservé aux couches de population qui étaient les plus riches et qui possédaient du capital. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’humanité, nous avons un système bancaire français au premier rang desquels le Crédit Agricole a été, à mon avis, le vecteur de cette modernisation en apportant, y compris sur les petits comptes, le service bancaire du chéquier, qui a permis d’éviter que le bas de laine reste dans l’armoire et soit chapardé par des petits bandits, autorisé à partir de la bancarisation de la population, de sécuriser les transactions financières dans le commerce, dans l’industrie et plus généralement dans toutes les activités marchandes. Cela a participé ensuite à une collecte de dépôts plus importante qui a aidé à refinancer le crédit aux logements, très porteur de l’économie générale à travers le bâtiment et ceci en détail, pour des montants et des durées qui antérieurement n’étaient pas envisageables. Les banques traditionnelles prêtaient à cinq, sept ans, douze ans, c’était du très long terme. Nous avons inventé les quinze et vingt ans, l’OPCVM à 100 frs (15,24 €) dans les années soixante dix. Cette « banque du pauvre » organisé avec une économie de moyens extraordinaires, finançait des gens sur parole, sur l’engagement personnel, par signature sur la caution. Nous avons permis à la banque de devenir un élément majeur de l’économie et de la financer de manière mémorable. Aujourd’hui les transactions cartes, mine de rien, c’est la réduction des impayés, la sécurité pour les commerçants, la sécurité pour les marges, pour payer les salariés, pour entreprendre et envisager l’avenir avec confiance. Alors que nos grands parents et même nos parents, nés au début du vingtième siècle économisaient toute une vie pour acheter un bien, l’inflation est venue et le crédit est devenu un véritable levier pour l’économie. Au lieu d’économiser pendant vingt ans pour acheter un petit logement, on commençait à s’endetter pour vingt ans en jouissant immédiatement du logement, tout en ayant la capacité et une motivation plus grande pour économiser, en payant crédit sous forme de loyer. C’est certainement mieux de payer un crédit et être propriétaire, que de payer un loyer dont il ne restera rien. Nous sommes maintenant dans une phase fabuleuse qui voit le plus grand nombre accéder à la propriété en se construisant une conscience économique. Phénomène que l’on perd un peu de vue en France avec des institutions qui ont plutôt des raisonnements de type Marxiste, où l’on oublie que le progrès économique fonde le progrès moral et la sécurité de chacun. On oppose faussement libéralisme et Etat, alors que l’Etat est un facteur clé de l’économie libérale, et c’est bien l’économie libérale qui a autorisée tous ces progrès. Nous sommes dans un paradoxe, le Crédit Agricole, pendant ces trente années, pour revenir à votre question, a oublié ses valeurs parce qu’il les vivait, c'est-à-dire, qu’il n’a pas communiqué sur ses valeurs. Lorsque l’on regarde le résultat, il reste cohérent avec celles ci, banque de réseau avec un réseau de proximité extrêmement dense, banque du particulier, y compris dans notre jargon le particulier grand public, petit client qui deviendra grand souvent. C’est le jeune ménage, c’est le célibataire qui démarre dans une carrière, c’est l’employé qui a un revenu modeste, mais sérieux il construit doucement un univers familial. C’est en même temps les grandes entreprises; nous avons commencé par les petites entreprises agricoles et maintenant nous avons dans nos caisses régionales avec les directions entreprises, la capacité de financer les entreprises régionales grandes et petites. Avec « Calion », notre filiale du groupe CASA, nous avons la possibilité de participer au niveau mondial au financement de l’aéronautique, du shipping et aux grands projets d’infrastructures à travers les partenariat publics privés en France et les financement de projets à l’international. Nous arrivons à maturité, dans un climat concurrentiel considérable, qui bénéficie aux consommateurs comme jamais. C’est fabuleux, c’est un levier économique extraordinaire, et l’économie marchande se porte bien. Même si elle est compressé par l’excès de la dépense publique et par l’excès de réglementation, mais il n’y a pas d’autres raisons à la faible croissance de la France, qui est la plus faible des pays de l’Union Economique Européenne et de l’OCDE, parce qu’elle a les charges et l’éthique publique la plus décalée par rapport à l’économie libérale dans ce qu’elle produit de meilleur.

ASI : Lorsque l’on parle du Crédit Agricole actuellement, on s’aperçoit que depuis la création de Crédit Agricole SA, la politique du groupe se dirige de plus en plus vers l’international, en participant à la prise de majorité dans d’autres organismes bancaires, européen ou extra européen. Alors en premier lieu, comment une entreprise régionale comme la vôtre peut ressentir cette nouvelle voie et comment voit-elle à travers cela le développement de notre région, avec tout ce qui se prépare ? D’autre part, comment se comporte l’organisation de développement vers l’international mise en place et qui commence à peser ?

D Millour : Nous sommes effectivement une entreprise régionale. Je rends des comptes tous les mois à mon Conseil d’Administration et nous investissons dans nos trois départements, Bouches du Rhône, Vaucluse et Hautes Alpes, avec des clients provençaux, avec des collaborateurs provençaux. Nous sommes un des premiers employeurs de nos trois départements avec 2000 collaborateurs. Ma vision de la région est plutôt positive. En effet, l’action Euroméditerranée est en train d’éclore, avec le projet « Euromed Center ». La construction de la tour CMA/CGM, marque le fait que des développement économiques extrêmement puissants peuvent se développer dans la région, autour de l’organisation portuaire Fos – Joliette, cette société étant actuellement le troisième armateur mondial, ce qui est une référence. La partie de la Région Provence Alpes Côte d’Azur où nous travaillons est exceptionnelle. Nous avons aujourd’hui, deux millions cinq cent mille habitants dans ces trois départements dont un million huit cent mille dans le périmètre, Aix, Aubagne Marseille et Fos. Notre grand delta, dont la pointe nord est Avignon, est d’une extrême richesse avec une agriculture des plus modernes au monde, une des plus modernes de France dans les productions viticoles, arboricoles et légumières, et une qualité des produits qui est exceptionnelle. En effet, nos paysans utilisent de moins en moins de produits de chimie pour traiter leurs cultures, par contre ils utilisent des prédateurs naturels qui agissent dans l’ordre biologique naturel des choses. Nous avons une agriculture d’une extrême technicité, qui dans le jeu de la concurrence internationale (espagnole, marocaine), tire son épingle du jeu. Ce n’est pas facile, mais c’est fait et cela se maintien en capacité d’investissement, même si nous venons de rencontrer deux années très difficiles. Par ailleurs, nous avons des infrastructures portuaires remarquables, qui commencent à saturer peut être, mais elles ne sont pas si mauvaises et mériteraient d’être complétées par le fameux tunnel de Montgenèvre, qui offrirait un débouché ferroviaire, voire routier dans l’axe Barcelone – Milan. Tout cela fait que nous sommes une sorte de pays de Cocagne, avec des zones extrêmement compétentes et des pôles de compétences dans l’électronique, avec Rousset et Sophia Antipolis, connu mondialement, et ITER demain. Nous avons la chance d’être dans l’une des régions les plus dynamiques de France, même si nous avons une image décalée de pays du soleil, de lieu touristique. Le tourisme est une des industries importantes de la région, mais plus seulement; disons que c’est la partie émergée de l’iceberg. Mais l’agriculture a toujours été très puissante, et ce depuis les années soixante, quand le Canal de Provence a complété les anciennes infrastructures d’irrigation. Cela donne aujourd’hui, des productions agricoles excellentes qui sont une forte valeur ajoutée pour les industries agroalimentaires sises sur place et plus généralement pour l’économie française. Il y a moins d’une journée de camion jusqu’à Rungis, premier marché mondial agroalimentaire et de produits agricoles, plate forme d’import / export la plus puissante en Europe et peut-être au monde. Nous oublions tout cela ! Même les activités les plus traditionnelles sont extrêmement modernes et comptent parmi les plus rentables et les plus actuelles de France.
En ce qui concerne Crédit Agricole SA, Nous sommes actionnaires de référence et les grandes décisions d’investissements sont prisent après présentation des dossiers à l’actionnaire de référence, car nous sommes solidairement et indéfiniment responsable de la liquidité du groupe. Concernant les développements internationaux, nous portons un jugement sur les projets et nous les acceptons préalablement avant qu’ils soient lancés. Nous avons investi seize milliards en cash dans le Crédit Lyonnais, nous venons d’investir quatre milliards pour Emporiki, une banque ukrainienne (Index Bank), une égyptienne (Egyptian Américan Bank). Avec Fidis, crédit à la consommation du Groupe Fiat (joint venture 50/50 Crédit Agricole SA et Fiat Autos), nous investissons actuellement six milliards pour construire un réseau exceptionnel en Italie. Nous faisons tout cela, parce que nous avons les moyens de le faire. Nous avons de propos délibérés, lancés ces développements pour renforcer la puissance de notre groupe, pour continuer à être une banque performante, avec des éléments industriels et de compétitivité qui soient aux meilleurs niveaux des grandes banques européennes et mondiales. C’est un maillage très étroit de compétences et de capitaux. Le projet de développement international du groupe est né de la conjonction de directeurs généraux de Crédit Agricole SA, qui sont nommés par le Conseil d’Administration dans lequel nous avons le pouvoir de décision. Ils ont des services qui bâtissent et évaluent des stratégies à soumettrent aux actionnaires et de l’échange né une stratégie exprimée par notre filiale cotée, CASA. C’est très cohérent avec l’économie de marché, il n’y a donc aucune contradiction, contrairement à ce que certains pourraient craindre ou penser. L’international, nous devions le faire avec des bases de clientèles et une dispersion des risques plus larges que le niveau national. Nous sommes la première en France et la troisième en Europe. Grâce à cette organisation composée de banques régionales assurant à travers leurs réseaux le service aux clients des territoires dont elles sont issues. Appuyées par ces filiales, nous offrons cette gamme de services à l’instar des plus grands groupes centralisés avec une unité de commandement. C’est une construction, faisant de nous aujourd’hui, un groupe présent dans soixante pays au monde, avec des clientèles industrielles, qui ont l’assurance à travers les banques régionales de trouver toutes la gamme de services, les plus sophistiqués présents dans les autres grandes et puissantes banques qui ont leurs centres de décision à Paris, Londres ou Boston. Nous sommes dans cette configuration, ainsi la Caisse Alpes Provence a une direction des entreprises, 3 centres d’affaires, Marseille, Aix, Avignon, avec des antennes à Gap et Arles qui garantissent à tous les entrepreneurs du territoire un service de qualité. Nous avons actuellement 30% de part de marché financière et commerciale, en nombre de clients, dans les entreprises, PME de plus de deux millions trois de chiffre d’affaires annuel, et nous avons 25% de part de marché sur la marché des commerçants, artisans et professions libérales, tout cela grâce à ce maillage. Nous venons d’ailleurs de passer un accord de coopération avec le Crédit du Maroc, qui est notre filiale, pour créer Intermed, produit d’intermédiation et de soutien aux entreprises. Nous avons pris avec le Crédit du Maroc des engagements réciproques, pour qu’un entrepreneur marocain venant investir en France soit accompagné par un chargé d’affaires de Crédit Agricole Alpes Provence, chez ses clients. On va lui débrouiller les problèmes juridiques, tout ce qui est implicite et paraît évident à un Français et mais ne l’est pas pour lui et à l’inverse un entrepreneur français allant au Maroc sera accompagné par un chargé d’affaires du Crédit du Maroc. Nous allons élargir le champ d’un marché connu avec une sphère juridique et fiscale maîtrisée et des relations d’affaires sécurisés pour l’un comme pour l’autre. C’est un exemple de double itération positive pour le développement des affaires de nos clients.

ASI : Comment se fait-il que le projet agricole qui devait se mettre en place et qui concernait la libéralisation de zones entre les Bouches du Rhône et le Vaucluse, pour y implanter des sociétés de traitements agroalimentaires et d’autres spécialités liées à l’agriculture, ne ce soit pas fait ?

D Millour : Je crois que le temps n’est plus aux grandes industries, mais aux industries à valeurs ajoutées…. Les Agriculteurs provençaux ne peuvent plus produire des tomates pour faire du concentré. Le marché est international et le concentré bulgare ou chinois, rendu Marseille, coûte moins cher que la tomate du producteur du coin. Par contre la Provence est leader, avec la Bretagne, dans la production de tomate de bouche et elle fournit les industries qui conçoivent des plats cuisinés ; elles fournissent la grande distribution et se portent bien. Je ne crois pas à cette approche « soviétique » du plan qui consiste à croire que les grandes zones ça va marché… Non ! Le pôle de compétitivité, le fameux « cluster » est plus représentatif de la réalité. Ce sont des PME, dont certaines ne deviendront pas grandes en France, elles iront à l’étranger pour sortir des carcans règlementaires et fiscaux français, pour se développer. On peut le regretter, mais c’est un problème public! Tout cela fait qu’il y a aujourd’hui un réseau d’entreprises extrêmement performantes en Provence Alpes Côte d’Azur. Le Directeur de la Banque de France le dit dans votre dernier numéro, sur l’année 2006 dans l’économie de la région, « les taux de croissance sont les plus élevés de France », ceci traduit cela. L’héliotropisme conduit des gens qui ont de la compétence, un niveau intellectuel élevé et acceptant de participer à des aventures dans l’électronique, la santé, l’agroalimentaire et autres, à venir ici pour bénéficier d’un environnement proposant des activités de montagne, maritimes, pour le loisir et le développement de l’individu. Tout cela profite à un maillage d’entreprises, plutôt constitué de PME, efficaces, mais peut-être pas aussi visibles que si elles étaient regroupées sur des plates formes. Le fait d’être en réseau est autorisé par la qualité des infrastructures, quoiqu’en dise les uns et les autres. Nous avons donc un réseau de PME agroalimentaires qui sont portées par cette agriculture, et gagnent beaucoup dans le négoce, en fournissant des produits d’une qualité très supérieure à ce que l’on peut trouver ailleurs et irrigue l’international par le canal de Rungis.

ASI : Il y a malgré tout un vrai problème dans le monde de l’agriculture et surtout pour notre région, c’est la viticulture et la perte de ses marchés, notre vin ne sachant plus s’imposer. Comment un spécialiste du secteur agricole comme vous, appréhende ce problème, ses causes et ses effets et dans un deuxième temps, croyez vous qu’il y ait une solution ?

D Millour : La viticulture est un paradoxe. La viticulture de nos régions a amélioré ses productions dans des proportions remarquables. Quand j’ai quitté Aix en Provence pour « monter à Paris »comme on dit, pour y travailler dans les années soixante dix, on produisait un vin de tendance « piquette » à l’exception de Palette dans les Coteaux d’Aix en Provence. Trente ans après je suis revenu, et je m’aperçois qu’il y a une masse de vins de très grande qualité dans ces mêmes coteaux. Il en est de même dans les Cotes du Rhône et dans toute la région y compris en dehors de nos départements. Le problème, c’est que le soleil et l’amélioration agronomique fait que nous avons du vin de qualité en trop grande quantité, d’autant plus que pendant très longtemps nous avons eu des logiques de producteurs et non de vendeurs. Au contraire des industries des nouveaux mondes démarrant des productions viticoles à partir d’une approche marketing et avec l’idée de s’adresser à des débouchés qu’il faut satisfaire. Nous sommes aujourd’hui dans le cadre d’une viticulture qui produit d’excellents vins, avec des crises intervenant dans un cadre règlementaire de plus en plus restrictif, dans l’entourage d’un marché mondial en pleine expansion, car les buveurs de bière se mettent à boire du vin. C’est vraiment inhabituel et une grande nouveauté de voir des Américains se mettre à boire de plus en plus de vin. Nous constatons donc un recul de nos parts relatives dans le commerce mondial, qui tient à une stagnation de nos ventes et surtout à l’émergence de nouveaux concurrents, par rapport auxquels notre logique de producteur est extrêmement règlementé. Là aussi, l’excès de réglementation fait oublier que l’on produit d’abord pour satisfaire les clients. Le paysan pleure toujours, mais lorsqu’il y a une crise il la subit pleinement. Nous sommes dans une situation difficile, elle l’est encore mais un peu moins qu’il y a deux ou trois ans. Aujourd’hui des réflexions sur la manière de mettre en marché les vins, avec des organisations, notamment dans les Cotes du Rhône, mises en place pour travailler le marketing de manière unique, et avec des succès comme en Grande Bretagne, sont repartis à la hausse en terme de débouché. Avec des efforts d’alliances entre coopératives pour se doter d’outils marketing et des réflexions qui vont au-delà des appellations et qui commencent à énoncer, l’élaboration de marque pour vendre ce produit agricole précieux. De la banque à la viticulture en passant par l’industrie on gagne moins unitairement qu’il y a trente ans, et pourtant les entreprises continuent de prospérer. C’est cette équation, cœur du réacteur économique, qui est en train de se passer de manière un peu violente aujourd’hui. Naturellement, nous suivons cela avec détermination car nous croyons en l’avenir de l’agriculture provençale. C’est vrai que nous avons des difficultés, mais lorsque l’on se compare, nous avons des atouts incontournables, de l’eau, du soleil, une technologie et une technicité « Agro sanitaire » de tout premier plan et nous tirons notre épingle du jeu. Quand vous êtes le premier exportateur mondial de pommes, c’est le cas de la France, mais que la Chine arrive avec son milliard trois d’habitants et ses immensités territoriales, il faut s’attendre à ne plus être le premier.

ASI : Comment cela se passe entre vous et le monde agricole, est-ce que par exemple vous participez à l’accompagnement du développement commercial et marketing du monde viticole ?

D Millour : On ne joue pas avec l’agriculture, elle une de nos racines. Notre part de marché est de 80% dans l’agriculture. Nous avons des services d’expertises permettant d’accompagner, mieux que n’importe quelle banque, les entrepreneurs agricoles dans les phases délicates. Par contre, certaines banques généralistes sont venues, il y a une dizaine d’années, pour financer l’agriculture à un moment où ça gagnait beaucoup d’argent, aujourd’hui elles en sortent. Nous accompagnons l’agriculture, comme les autres industries, avec une expertise plus forte que la moyenne, car nos administrateurs sont à 70% d’entre eux des agriculteurs, et représentent toutes les branches que nous finançons. De fait, nous avons la capacité d’évaluer avec lucidité et sans angoisse excessive les situations économiques. Nous accompagnons nos clients avec plus de fidélité, car nous pouvons de manière plus fine et plus sérieuse que n’importe quel autre acteur, cerner la réalité des difficultés, et la capacité de l’agriculteur en difficulté à se redresser. Ou alors, inventer des solutions lui permettant de vivre chez lui jusqu’à sa mort s’il doit cesser son activité. Nous informons nos administrateurs et nos partenaires, coopératives, groupements de producteurs, de l’évolution des marchés, et de leur situation réelle comparée à celle des concurrents espagnol, chiliens et autres, ce qui nous permet de les aider à passer ces phases difficiles. Nous avons démontré ces capacités quand nous avons réuni les viticulteurs pour leur proposer les services d’une filiale, qui s’appelle « France Export » avec laquelle nous avons organisé des missions extrêmement concrètes. Nous sommes capables d’organiser un voyage, billet d’avion, hôtellerie incluse, et rendez vous avec les importateurs du pays visité, avec une validation de la qualité de ces importateurs, de la sécurité des paiements si on passe des contrats etc… Nous le faisons depuis trois ans, nous avons des clients qui n’exportaient pas, maintenant ils sont exportateurs directs de leur production, grâce à cela. Nous sommes capable d'escorter et de restructurer financièrement, et aussi d’aider au marketing et à la vente à travers des services, facturés, bien sur, mais avec un rendement unique, parce qu’ils sont très professionnels.
Nous avons fait le point sur ce sujet, début 2006, 10% des sociétaires et clients viticulteurs ayant participé à ces réunions, avaient un flux d’export lié à la souscription de l’offre de service faites et à sa mise en route. 10% c’est considérable. C’est fondé sur une expérience et sur une assise nationale et sa marche. Dans l’ensemble des 40 caisses régionales du Crédit Agricole nous avons une proximité et une façon de traiter concrètement les problèmes que l’on ne trouve pas dans d’autres banques dont les centres de décisions sont à Londres ou à Paris. Ce n’est pas condamnable, et pas moins efficace, mais dans certains secteurs cela ne présente pas les atouts de la vraie proximité.

 

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