La russie dans le système financier mondial
Par Serguéï Stortchak, vice-ministre russe des Finances
Les financiers de la Terre entière – et parmi eux les Français
– se souviennent des années 90 du siècle dernier. Des
années marquées par d'importantes mutations et des secousses
ayant ébranlé le système financier international. Parmi
ces mutations nous rangerons, avant tout, l'introduction de l'euro, le net
renforcement du rôle des marchés financiers (à long terme)
comme alternative aux crédits bancaires (syndiqués), la modification
radicale de la politique des pays membres du Club de Paris concernant le règlement
de la dette des Etats en développement lié à l'utilisation
de schémas d'effacement (à la place de la restructuration) des
dettes accumulées. Au nombre des secousses, citons la crise de l'endettement
dans l'ancienne URSS, devenue l'une des causes de sa chute, ainsi que la crise
financière des années 97-98, qui a touché toute une série
de pays – notamment la Russie – dont les marchés étaient
en formation. Sans l'apparition de déséquilibres globaux et
des risques systémiques liés à ces derniers, nous aurions
pu dire avec assurance que non seulement le système financier mondial
s'est sorti de ces problèmes, mais qu'il s'est considérablement
renforcé ces six ou sept dernières années.
Mais il y a un membre de ce système pour lequel point n'est besoin
d'utiliser le conditionnel. C'est la Russie, dont la puissance financière
durant cette période s'est multipliée. Ce phénomène
est pour l'instant mal étudié, on en parle peu, mais il est
intéressant ne serait-ce que parce que, avec la Russie, nos partenaires
du G7 financier (ce dernier ne s'est pas transformé en G8, même
après la présidence réussie du G8 par la Russie en 2006
) ont obtenu un nouveau marché de vente – un marché connaissant
un développement rapide et financièrement sain – et aussi,
bien sûr, un nouveau secteur d'investissement de capitaux.
La
Russie actuelle, n'est plus le quémandeur financier du début
des années 90, qui se demandait où il pourrait bien trouver
deux ou trois millions de dollars pour financer les dépenses courantes
de son budget ou économiser sur ses paiements à long terme en
jouant sur des schémas rusés de régulation de sa dette
extérieure. La Russie moderne, est un acteur puissant sur les marchés
financiers mondiaux, dépassant déjà, par toute une série
d'indices macroéconomiques, d'autres membres du G8.
Quelques faits caractérisent bien la composante financière de l'économie russe.
Depuis 2004, la Russie est un créditeur net de l'économie mondiale. Selon les chiffres de la BIS (Bank for international settlements), les actifs financiers extérieurs des établissements de crédit russes dépassaient les dettes de 24,1 milliards de dollars US à la fin 2004, de 61,8 milliards en 2005 et de 114,1 milliards à la mi-2006.
Au début de février 2007, les réserves or de la Russie se montaient à plus de 300 milliards de dollars US. La Russie n'était devancé, pour cet indice, que par la Chine et le Japon.
Au
début de 2007, le pourcentage de la dette de l'Etat (intérieure
et extérieure) par rapport au PIB était inférieur à
10 %, alors qu'il atteignait 140 % en 2000. Aucun membre du G7 n'a de coefficients
de stabilité de sa dette comparables à ceux de la Russie. Elle
a remboursé totalement, et avant terme, sa propre dette au FMI et la
dette de l'ex-URSS aux pays membres du Club de Paris, en versant à
ses créditeurs quelque 43 milliards de dollars US. Comme n'importe
quel autre membre du G8, la Russie, est un acteur du Plan des transactions
financières du FMI, dans le cadre duquel cette organisation octroie
des crédits aux pays membres.
Les possibilités financières de la Russie ont permis à ses autorités monétaires de lever en 2006 les dernières restrictions liées au mouvement des capitaux. Il s'en est suivi une brusque élévation du statut du rouble en tant que monnaie utilisée dans les règlements internationaux. Le 15 janvier 2007, le système de clearing Clearstream a porté le rouble russe au nombre des monnaies utilisables dans les opérations comptables. Le 5 février 2007, une décision analogue a été prise par Euroclear. Un an auparavant, City group avait réalisé avec succès la première émission de l'histoire d'eurobonds nominés en roubles. La BERD émet déjà des emprunts en roubles. La Banque mondiale prévoit de réaliser la première émission de ce type cette année.
Après plusieurs années de stagnation, la Russie s'est affirmée en 2006 comme un gros donateur international. Ses engagements financiers nouvellement contractés (non compris l'effacement des dettes des pays étrangers) ont dépassé les 600 millions de dollars US (à titre de comparaison, ces engagements avaient été de 40,0 millions de dollars en 2001). Toutes ces sommes sont dirigées, au profit des pays récipiendaires, vers les Objectifs du millénaire pour le développement dans des secteurs tels que la santé, l'éducation, la lutte contre la pauvreté énergétique. Tout comme ses partenaires du G8 financier, la Russie a pris la décision d'effacer 100 % de la dette des pays bénéficiant du HIPC (Pays pauvres très endettés).
Tous ces chiffres et indices objectifs revêtent, certes, une grande importance. Mais il ne convient pas pour autant de diminuer la portée d'éléments purement subjectifs, témoignant que la Russie mène une politique financière sage, dans laquelle peuvent avoir confiance aussi bien ses partenaires du G8 que les investisseurs privés. Tout d'abord, le gouvernement contient avec constance la montée des dépenses non liées à la dette de l'Etat, en dépit des fortes tendances populistes qui se manifestent, notamment, comme c'est le cas présentement, à la veille des élections parlementaires et présidentielle. Cela a permis, en moins de trois ans, d'accumuler dans le Fonds de stabilisation plus de 100 milliards de dollars US. En second lieu, le régime fiscal russe demeure l'un des plus libéraux parmi les pays à économie de marché. Disons simplement que la TVA y est de 18 % et l'impôt sur le revenu des personnes physiques de 13 %.
La
politique financière menée par la Russie nous donne le droit
moral d'afficher nos prétentions à être un des leaders
mondiaux dans le domaine des relations sociales. Au cours de sa présidence
du G8 financier, elle a proposé d'élaborer un Code de la meilleure
pratique de la gestion des finances publiques. Elle a proposé des mesures
tournées contre l'octroi, par des Etats dont les marchés sont
en formation, de crédits superflus aux pays en développement
venant de connaître une crise de l'endettement. Enfin, suite à
une initiative russe, pour la première fois, le G8 financier s'est
penché sur le problème de la coordination des efforts de la
communauté mondiale dans le domaine de l'amélioration des connaissances
financières des populations.
Soulignons que nos efforts dans ce domaine ne sont pas demeurés lettre
morte. Ainsi, lors de sa présidence du G7, en 2007, l'Allemagne a présenté
l'initiative consistant à améliorer la qualité de la
politique financière des pays africains comme l'une des principales
conditions pour parvenir aux Objectifs du millénaire pour le développement
et comme un stimulant pour les donateurs pour accroître leur aide officielle
au développement. Cette proposition s'inscrit dans le droit fil des
initiatives russes. Qui plus est, le G7 financier, réuni en février
2007 à Essen, s'est prononcé en faveur de l'élaboration
d'un Code de la meilleure pratique dans le domaine des emprunts internationaux
(extérieurs). De nombreuses personnes, parmi celles présentes
dans la salle, auraient pu se souvenir qu'en novembre 2004, lors de la rencontre
ministérielle du "Groupe des 20", à Berlin, l'auteur
de ces lignes avait déjà proposé de moderniser le document
adopté par les "Vingt" sur les principes de la garantie d'un
afflux stable des capitaux dans les pays ayant une économie en formation
et procédant à une restructuration avisée de leur dette
souveraine, une proposition qui allait dans le même sens que celle choisie
présentement par le G7.
En conclusion, je voudrais réaffirmer que la Russie moderne est une composante majeure du système financier mondial et que son rôle est déterminé non seulement par les énormes flux pétroliers, commerciaux et monétaires formés par l'économie russe, mais aussi par la contribution intellectuelle que les Russes peuvent apporter et sont prêts à apporter au développement mondial. Il est simplement regrettable que tous les dirigeants du monde financier moderne ne soient pas capables (ou ne veuillent pas) apprécier à sa juste valeur le phénomène financier russe.
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