Aéronautique : La Russie lorgne sur EADS
La Russie et l'Union européenne ne cachent plus depuis longtemps l'intérêt qu'elles portent l'une et l'autre et à l'approfondissement de leur coopération dans l'aéronautique. Le groupe européen EADS réalise plusieurs petits projets conjointement avec le Consortium aéronautique unifié (OAK). En 2006, la banque russe VTB a acquis un peu plus de 5 % des actions d'EADS et pourtant, il paraît évident pour l'instant que les Russes et les Européens ne semblent pas enclins à se donner réciproquement accès à des projets plus prometteurs.
Par Mikhaïl Khmelev
Actuellement, EADS développe quatre projets conjoints avec ses partenaires russes. Plusieurs entreprises d'OAK sont ainsi engagées dans la conception et le service après-vente des appareils A-350 XWB, dont elles fabriqueront environ 5 % des pièces, alors que le constructeur Irkut fournit des composants pour l'assemblage des avions A-320. Le consortium OAK dispose d'une participation de 50% dans une coentreprise spécialisée dans la conversion des avions passagers en cargos, et chaque partie travaillent sur la conception d'un nouveau cargo. Enfin, EADS aide OAK à certifier l'avion amphibie russe Be-200 en conformité avec les normes européennes. Il faut rappeler qu'en 2006 la Russie a acquis, par l'intermédiaire de sa banque VTB, pour un milliard d'euros d'actions EADS. Dès lors, le président Vladimir Poutine et d'autres fonctionnaires russes n'ont cessé de souligner l'intérêt, pour la Russie, que représente l'acquisition d'actions de ce groupe. En effet, malgré cette participation au capital social d'EADS, la Russie ne dispose d'aucun siège au conseil d'administration où tous les postes dirigeants sont répartis entre la France et l'Allemagne.
Or, c'est précisément sa présence au sein de ce conseil d'administration qui permettrait à la Russie de relancer la coopération russo-européenne dans le domaine de l'aéronautique. Les Russes ont encore des chances de réaliser leurs espoirs, car VTB pourrait augmenter sa participation en rachetant des actions EADS sur le marché où circulent jusqu'à 30 % du capital social de la compagnie. En dehors des gouvernements français et allemand, qui envisagent de diminuer de 10 % à 15 % leurs parts dans le capital social du groupe européen, il y a aussi deux compagnies privées qui souhaitent faire de même, le français Lagardère et l'allemand Daimler Chrysler ; il semblerait qu'un certain nombre de détenteurs d'actions cherchent aujourd'hui à s'en débarrasser. Le pessimisme des actionnaires n'a rien d'étonnant, il s'explique tout simplement par une baisse des recettes, les résultats financiers négatifs de 2006, la réduction du carnet de commandes et le retard pris dans la réalisation de l'ambitieux projet de l'A-350 XWB. Le lecteur non averti se posera alors la question : Pourquoi la Russie a-t-elle besoin d'augmenter sa participation dans le capital d'une compagnie aéronautique européenne en stagnation ? La réponse est simple : ce ne sont pas les projets ouverts aux partenaires qui intéressent aujourd'hui les Russes et les Européens.
Par contre, la Russie convoite la fabrication des avions A-319 et A-320 pour 100 à 180 places, best-sellers absolus d'Airbus, car tôt ou tard, Airbus développera une nouvelle version de l'A-320, et la Russie est prête à des sacrifices, même financiers, afin de pouvoir participer à part entière à ce projet.
Dans le secteur aéronautique russe, les Européens convoitent également des domaines où leur participation est mal vue, par exemple, Airbus souhaiterait participer à la conception de l'avion régional russe Superjet. Ce projet de l'avionneur Sukhoi Civil Aircraft est l'un des plus prometteurs pour l'aviation civile russe. Il faut savoir que dans le monde entier, il y a juste deux compagnies spécialisées dans la fabrication d'avions de 100 places, le canadien Bombardier et le brésilien Embraer, il y a donc une place à prendre.
Beaucoup d'autres raisons expliquent également les réticences des Européens. En élargissant son influence dans les affaires d'EADS, la Russie cherchera certainement à offrir une partie des contrats à ses propres entreprises, or EADS fournit beaucoup d'emplois en Europe, et une délocalisation vers la Russie pourrait provoquer un conflit entre la direction et les syndicats. En outre, l'Allemagne craint qu'un engagement trop actif de la Russie dans la société européenne n'empêche le groupe d'obtenir de juteux contrats militaires aux Etats-Unis. Quant aux Français, ils semblent prêts à offrir leur part au fonds d'investissement public Dubai International Capital, sis aux Emirats arabes unis, car la compagnie aérienne Emirates Airlines, qui appartient au gouvernement des Emirats, est l'un des principaux clients d'Airbus. C'est pour cette raison que la Russie ne vient pas les mains vides, et que sa compagnie aérienne nationale Aeroflot-Russian Airlines a annoncé en mars dernier son intention d'acheter 22 appareils A-350, un contrat estimé à des millions d'euros que l'on peut qualifier de signe de bienveillance, notamment parce que la compagnie nationale russe a dû sacrifier pour cela un contrat avec l'américain Boeing.
Quel avenir
pour la coopération aéronautique
entre la Russie et l'Union européenne?
En déclarant fin mai que la Russie avait intérêt à renforcer les liens entre l'OAK et EADS, le chef du département d'expertises de la présidence russe Arkadi Dvorkovitch a provoqué de vifs remous. L'allusion était on ne peut plus claire ; si les constructeurs européens ne laissent pas la Russie participer à la conception d'avions de nouvelle génération, Moscou renoncera à augmenter sa participation dans le capital social d'EADS au-delà des 5,02 % actuels. D'un autre côté, en cas de forte opposition au renforcement des avionneurs russes sur le marché européen, avoir un siège au conseil d'administration d'EADS n'aidera pas la Russie à parvenir à ses fins. Alors, la coopération entre les Européens et les Russes dans le domaine aéronautique se limitera à de grosses commandes d'avions et à de petits projets de production, chacune des parties cherchant à en tirer le maximum de profits.
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