Par Jean A. Vergnès
Parmi toutes les grandes réunions internationales, seul le Sommet de la Terre de Rio (1992) a proposé un projet de société, un Développement Durable, et un plan d'actions associé, l'Agenda 21. Aujourd'hui, on peut dire que l'objectif de ce projet est à la fois la résolution partielle ou totale de ces problèmes planétaires mais ceux aussi qui affectent l'administration/gestion d'une
structure socio-économique (ministère, collectivité locale, entreprise, école, …). Les pouvoirs locaux (collectivités locales) sont officiellement chargés d'adapter l'Agenda 21 aux spécificités sociales, économiques et écologiques d'un territoire pour en faire un plan d'action local, un Agenda 21 local.
Les concepts Développement
et Croissance
Une définition du mot développement indique qu'il s'agit de l'ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent une croissance. La croissance désigne l'augmentation régulière des richesses produites. Par définition, le concept de développement, inventé à la fin de la guerre 39/45, est donc associé à la quantité de biens produits/consommés/acquis. C'était l'objectif de l'historique Plan Marshall : un processus qui devait permettre la satisfaction des besoins fondamentaux de tous.
Avec le temps, malheureusement, ce développement a provoqué une utilisation irrationnelle des ressources naturelles, une course à la productivité accélérée par les progrès techniques et, par conséquence, un monde où les concepts de misère et de surabondance comme ceux de gaspillage et de pénurie cohabitent dangereusement.
Paul Valéry fut le premier, en 1945, à évoquer le caractère épuisable et altérable des ressources terrestres, dans son livre Le temps du monde fini
commence. Une évidence trop souvent ignorée dans les
propositions politiques.
On peut comprendre, qu'aujourd'hui, le développement est assimilé à une machine infernale, ingouvernable, … car elle induit des dégradations irréversibles de la biosphère (effet de serre…) et des relations humaines (tensions sociales, corruption, terrorisme…) que de simples discours d'intention ne peuvent réduire suffisamment.
La prise en compte
du travail
de l'expertise
internationale
Ces inquiétudes sont confirmées par 30 ans d'avertissements de l'expertise internationale reconnue, par un rapport de l'ONU Évaluation des Écosystèmes (4 ans de travail, 1400 experts, 96 pays) rappelant que la capacité de la planète à répondre aux besoins des générations ne peut plus être considérée comme acquise et que 60% des écosystèmes permettant la vie sont dégradés. Ce document préconise des changements radicaux en matière de développement et d'éducation.
De même, les résultats comparés de l'empreinte écologique de nos différents modes de vie sont inquiétants : en prenant les besoins de l'Européen moyen comme référence, le calcul de l'empreinte écologique montre qu'il faudrait les ressources de trois planètes pour satisfaire l'humanité actuelle : le mode de fonctionnement de nos sociétés occidentales ne pourra pas durer.
Enfin, les récents rapports du Groupe International pour l'Évaluation du Climat sur les conséquences de l'effet de serre ou celui de Nicholas Stern devrait convaincre les décideurs à prendre des mesures sérieuses qu'il s'agisse de la composante devenir de la vie sur Terre ou des coûts faramineux consécutifs à des choix politiques irresponsables. Nicholas Stern (Ancien vice-Président de la Banque Mondiale, Conseiller du Premier Ministre britannique) a évalué le coût annuel des mesures à prendre maintenant : 1% du PNB pour chaque pays. Elles seront de l'ordre de 5% à 20% du PNB si on attend de les prendre. Pour ces trois pourcentages, cela donne par habitant et an : Mali (6, 30 et 120 €), France (200, 1000 et 4000 €), USA (280; 1400 et 5600 €). Malgré ce travail de recherche de haut niveau, les mesures politiques actuellement prises dans la plupart des pays restent très insuffisantes. Il semble même que de nombreux décideurs de la société civile n'ont pas compris l'urgence et la nature exacte des mesures à prendre, notamment le rôle essentiel des collectivités locales et l'incontournable débat national.
Le choix d'une autre société fondée sur la croissance de la qualité de vie, plutôt que la quantité de besoins consommés, devrait constituer le grand défi du XXIe siècle, les ressources naturelles de la Terre étant très limitées et fragiles. Dans le cas contraire, on ne pourra échapper à une crise gravissime pour laquelle des calendriers possibles sont déjà proposés, par des experts reconnus par l'ensemble de la communauté scientifique…
Un nouveau concept pour un autre projet de société
Le Club de Rome a rédigé en 1972, avec les chercheurs américains du Massachusetts Institute of Technologies, un rapport Halte à la croissance concluant sur l'idée d'une croissance zéro à l'échelle planétaire, ce qui ne veut pas dire croissance zéro pour tous les pays. Cette recommandation constitue la clef de voûte historique d'un projet de société, formalisé à Rio en 1992 sous le nom de "Développement Durable".
Un projet qui devrait induire rapidement, dans chaque pays, une politique nationale de développement durable mais aussi dans toute organisation socio-économique (un ministère, une entreprise, une collectivité locale, une école, …) une politique jugée obligatoire par le Président de l'UE.
Croissance zéro,
un concept
politiquement interdit
La remise en question du modèle occidental de société est un sujet tabou, les décideurs institutionnels n'y sont pas préparés pour de nombreuses raisons. Ce n'est pas le cas des grandes entreprises, qui se sont rendu compte que la mise en œuvre d'une politique de développement durable dans leur gestion/administration avait amené des réductions des coûts de fonctionnement, un accroissement souvent important d'efficacité, de productivité et de qualité des relations humaines. 70% des 250 entreprises françaises, cotées en bourse, ont développé une démarche de développement durable.
De nombreuses
définitions
pour un seul concept entrainent ambiguïtés et polémiques
Le développement durable n'est pas toujours clairement défini ou interprété diversement, réduit parfois à l'écologie humaine par les décideurs institutionnels, ce qui l'amène à être mal compris par ses détracteurs et parfois par ses défenseurs. Malgré tout, une politique de développement durable reste considérée comme un objectif politiquement dangereux malgré les interventions vigoureuses des Nations Unies et de l'Union Européenne qui considèrent qu'il s'agit d'une obligation gouvernementale pour tous les pays.
En fait, il n'existe pas de définition universelle officielle, la première fut proposée en 1987 : Le développement durable répond aux besoins du présent, à commencer par ceux des plus démunis, sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Cette définition a surtout un intérêt historique, depuis, d'autres définitions sont proposées, notamment celle de l'ONU, plus simple : Le développement durable est une réponse aux besoins du présent sans compromettre ceux du futur. Le concept, exprimé à l'origine en langue anglaise, déjà utilisé par l'UICN en 1980, officialisé par le Sommet de Rio (1992) sous l'appellation Sustainable Development, se verra malheureusement traduit de diverses façons. Ceci a donné naissance à des querelles académiques et difficultés de communication. En réalité, c'est la définition du concept "développement" qui devrait alimenter la polémiques, car c'est un concept "dynamique" qui implique celui de croissance : croissance illimitée et calamités anthropiques sont inséparables. Électoralement inacceptable aujourd'hui du fait des insuffisances du monde de l'éducation (information, sensibilisation, formation).
Ces ambiguïtés ont contribué à promouvoir l'incompréhension et créé une fracture entre deux écoles de pensée. L'une milite pour un changement de société modifiant les modes de consommation/production, entraînant une redéfinition des concepts développement et croissance (croissance de la qualité de la vie, pas celle des produits à consommer). Ce changement suppose de nouveaux courants de pensées politiques en adéquation avec un monde nouveau, celui du XXIe siècle. En effet, les règles et principes d'un développement durable sont incompatibles avec la pensée économique actuelle, les intérêts politico-économiques
primant sur le devenir de
l'humanité.
L'autre mise sur de mythiques et hypothétiques futures découvertes de la science. Ces difficultés de mise en œuvre sont liées à des niveaux insuffisants d'information, de connaissances et de responsabilisation de la société civile, au manque de clarté des concepts utilisés, à l'absence d'une réelle volonté politique …
Vouloir maintenir les styles de vie actuels, déclarés "intouchables" de façon implicite par presque tous les pays riches cela rend impossible, donc utopique, de ralentir la dégradation des conditions nécessaires au maintien de la vie sur Terre. Ce choix est dénoncé par la quasi-totalité des scientifiques du monde entier.
Quelques
négationnistes,
trop souvent invités par les médias,
perturbent
les gouvernants
Concernant les déclarations sur l'effet de serre de Claude Allègre, il suffit de lire la lettre de protestation (cf. Internet) de J. Jouzel (Directeur de l'Institut Laplace), de M. Fily (Directeur du laboratoire de glaciologie et de géophysique de l'environnement) et de T. Stocker (Directeur du laboratoire de physique du climat et de l'environnement de Berne à l'Académie des sciences), …
lettre adressée à l'Institut national des sciences de l'univers, au Ministère de la recherche, à L'Express.
Aux USA, il y aurait une quarantaine de groupes de pression et des personnalités connues qui s'évertuent à présenter le réchauffement climatique comme un canular. Ils ont tous un point commun : émargé chez la compagnie pétrolière Exxonmobil (Esso) : 8 millions $ entre 2003 et 2005. Le Centre d'étude sur les réglementations, 55 000 $. Le Competitive Enterprise Institute, a engagé une procédure judiciaire contre l'État afin de faire interrompre la diffusion d'un rapport sur l'impact des changements climatiques ; 1.348.000 $. Le Committee for a Constructive Tomorrow, 252.000 $. 55 millions $ sur
6 ans à des groupes de réflexion. Des organes de presse publient des articles de désinformation (Fox News, Washington Times) sur le thème "L'alerte sur l'extinction de l'ours polaire a du plomb dans l'aile". Des associations telle que l'Amicale de la Terre froide, des écrivains comme Siegfried F. Singer (The scientific case against the global Climate treaty - Cold science - Global warming's unfinished debate) disent qu'il n'existe aucune preuve scientifique convaincante sur le réchauffement climatique. P. Driessen (Eco-imperialism : Green Power, …), Crichton (State of Fear (État de la peur), thriller anti-écologiste) médecin accueilli comme un expert dans une conférence sur le thème "Quelle politique scientifique pour le XXIe siècle", P. Michaels ("The satanic Gases"…)… participe à cette campagne de désinformation. S. Milloy, chroniqueur de FoxNews, aurait touché 90 000 $. Sa phrase choc : la date d'entrée en vigueur du protocole de Kyoto restera marquée comme le sceau de l'infamie scientifique et économique. Source : Courrier International. Hors Série. 10/2006. Les mensonges du lobby Exxon. C. Mooney.
Une politique
nationale d'éducation des populations
au développement durable indispensable
La définition, la mise en œuvre et le devenir d'une politique nationale de développement durable sont liées à un préalable incontournable : une politique d'éducation des populations au développement durable de tous les types de publics, les adultes (tout particulièrement les responsables institutionnels) étant prioritaires compte tenu de l'urgence. Cette obligation est rappelée régulièrement par les Nations Unies et l'UNESCO.
Aujourd'hui, cette politique est quasi-inexistante si on envisage "toute la population". C'est pourtant une démarche pour laquelle l'enseignement supérieur aura un rôle important à jouer, et pour laquelle les adultes constituent la cible prioritaire du fait de l'urgence des décisions et des mesures à prendre. Ce concept d'éducation doit regrouper des activités d'information et de sensibilisation pour les adultes, d'éducation de base pour les scolaires et des formations (initiale et continue) de l'expertise nécessaire à une démarche "développement durable". Ces activités ciblées visent la responsabilisation de la population afin de permettre le débat social, la concertation et la participation de tous au processus décisionnel.
Il faudra insister sur la démarche pluridisciplinaire, sur la concertation/participation des populations aux processus
décisionnels.
A travers l'éducation en vue du développement durable, nous pouvons acquérir une meilleure compréhension de l'interdépendance complexe qui existe entre les besoins de l'être humain et son environnement naturel, entre l'économie et la culture, entre l'échelon local et la planète…
"L'Éducation au développement durable est un défi exigeant pour nous tous. Il nécessite que nous repensions à quoi sert l'éducation et comment toutes ses composantes sont impliquées".
Un "Grenelle
Euro-méditerranéen
du Développement Durable"
Pour toutes les raisons évoquées, en ne perdant pas de vue que les problématiques de l'énergie comme celles de l'écologie (et bien d'autres) relèvent du développement durable, il faut mettre en œuvre des actions concrètes et efficaces. C'est un "Grenelle euro-méditerranéen du Développement durable" qui devrait permettre à tous les pays de la zone euro-méditerranéenne, zone très vulnérable par rapport l'ensemble des problèmes évoqué, d'identifier un ensemble d'actions concrètes communes mais adaptables au contexte socio-culturel de chaque pays. Un "Grenelle"; concept français, symbolise la création de conditions favorables pour mobiliser une population et tenter de provoquer des transformations socioculturelles jugées nécessaires et incontournables.
Trois propositions d'actions concrètes, réalisées dans un cadre d'échanges et de mise en commun de l'expertise existante dans la région euro-méditerranéenne, peuvent être envisagées. Des actions pour lesquelles il faudra définir une stratégie de suivi et d'évaluation.
I.- Définir et mettre en œuvre, dans le cadre euro-méditerranéen, un projet d'éducation des populations au développement durable adaptable à chaque pays en mettant l'accent sur les priorités et l'urgence. Préalable incontournable régulièrement rappelé par le Secrétaire général de l'ONU et le Directeur général de l'UNESCO, l'éducation au développement durable vise la sensibilisation des populations et la formation des compétences nécessaires (techniques, économiques, juridiques). Les adultes ont un statut de priorité. L'UNESCO, responsable de la décennie 2005-2015 de l'éducation au développement durable, est chargé de sa promotion.
II.- Faciliter pour chaque pays euro-méditerranéen, un Grenelle du développement durable, visant la définition et la promotion d'une politique de développement durable considérée comme une obligation pour chaque pays par le Président de la Commission européenne.
III.- Définir une stratégie permettant la réalisation d'une première étape qui concernera les
grandes entreprises et les établissements d'enseignement
supérieur.
On devra considérer que les structures relevant du tourisme appartiennent au groupe des grandes entreprises.
Ce projet de stratégie euro-méditerranéenne adaptable à chaque pays, pourrait être soutenu par l'ONU, l'UNESCO, CE, l'OCDE, … qui seraient sollicités pour participer à son élaboration, sa mise en œuvre et son suivi.
Comme l'a dit Olof Palme (1972) : "L'avenir de la planète est entièrement entre nos mains et si des catastrophes surviennent un jour, ce sera en raison de nos mauvaises décisions politiques ou de l'absence de décisions politiques. Faisons en sorte, pour le bien des générations futures, que cela n'arrive pas".
L'humanité est assise sur trois bombes : l'ignorance, la pauvreté et l'effet de serre. La mise en œuvre de politiques nationales de développement durable devrait contribuer à les désamorcer mais aussi améliorer la
gestion des problèmes socio-
économiques nationaux,
locaux, de famille, d'individus. Malheureusement ces politiques entraîneront de nouvelles contraintes socio-économiques, mais des contraintes qui resteront infiniment moins difficiles à accepter par rapport à celles qu'il faudra supporter si on ne les adopte pas. n
Nota :
1.- Le thème des Rencontres Horizons Méditerranée (Saint Tropez, 16, 17 & 18 novembre 2007) : Recherche des axes d'effort possible pour relancer le partenariat euro-méditerranéen.
2.- Cet article constitue un extrait d'un document de 20 pages. Les personnes souhaitant obtenir le document complet pourront l'obtenir en faisant la demande à jeanvergnes@neuf.fr.