« La querelle des anciens et des modernes »
La viticulture dans tous ses états...
" Faute de productivité, même les nains australiens nous taillent des croupières ! " s'exclame ironiquement Jean-Louis Piton, le président français du groupe de travail "vin" de la Copa Cogeca, la principale fédération européenne de syndicats agricoles. " Le risque, c'est de continuer à voir dégringoler nos parts de marché… Pour dégager les marges indispensables à la commercialisation, et au renouveau de notre filière, il faut améliorer la productivité. Il faut oser une véritable révolution dans le monde vini-viticole français, habitué à maintenir le niveau des prix en produisant moins ! " Autre innovation majeure, du moins en France, la commercialisation sera réorganisée autour de "marques". Elles guideront avec sûreté les consommateurs désorientés devant des centaines d'étiquettes parfaitement inadaptées aux rayons des grandes
surfaces.
Les sœurs latines face à la bande des Cinq
Grâce aux trois sœurs latines (Espagne-France-Italie), à la tradition viticole très forte, l'Union européenne assure les 3/5èmes de la production de vin dans le monde et reste le premier exportateur. L'Union européenne compte plus de 2,4 millions d'exploitations vinicoles sur une superficie de 3,6 millions d'hectares, soit 2 % de sa surface agricole totale. En 2006, la production de vin représentait 5 % en valeur de la production agricole de l'Union. Après vingt ans de baisse ininterrompue, son vignoble s'est stabilisé et représente encore 45 % de la superficie viticole mondiale en ce début du 21ème siècle. Parallèlement, on constate depuis 25 ans un accroissement spectaculaire des superficies plantées dans les pays dits du Nouveau Monde, principalement dans cinq d'entre eux : Etats-Unis, Chili, Argentine, Afrique du Sud et Australie. La surface en vigne de ces nouveaux pays producteurs représente aujourd'hui près de 16 % du vignoble mondial, contre à peine 8 % en 1990.
La qualité reste la valeur sure
Même si elles ont chuté en volume, nos exportations ont continué à progresser en valeur, grâce au succès sans faille de nos grands crus qui apportent la preuve que la qualité paye. Néanmoins, la part de l'Europe dans la production mondiale de vin a tendance à baisser, car dans le même temps, le reste du monde, tiré par les cinq nouveaux pays producteurs, a progressé ; il représente désormais le quart de la production mondiale (contre 20% précédemment), selon l'OIV (Organisation Internationale de la Vigne et du Vin). Si la France reste le premier exportateur mondial, les cinq représentent ensemble 20% des exportations…comme elle. Le vin français se trouve confronté à une très sérieuse concurrence, y compris sur son propre terrain.
La " bande des Cinq " inquiète l'Union Européenne
Au niveau mondial, la production progresse sensiblement depuis cinq ans. Le vin est un secteur qui se porte bien, même si, en Europe, les trois géantes latines consomment moins qu'il y a trente ans. En revanche, les filles du Septentrion (principalement Royaume Uni et pays nordiques) y prennent goût, mais leur consommation qui monte profite surtout aux cinq producteurs du nouveau monde. Nos ventes stagnent, celles des Cinq progressent. Des régions européennes de viticulture traditionnelle enregistrent de mauvais résultats tandis que le Nouveau monde accroît sa superficie viti-vinicole. Une évolution qui inquiète les autorités européennes. En effet, malgré les mesures prises, concernant les plans d'arrachage des années 70, l'Europe est toujours en surproduction et l'Union européenne dépense chaque année plus d'un demi milliard d'euros uniquement pour se débarrasser du vin ne trouvant plus de débouchés. Avec une consommation de vins communautaires qui ne cesse de décroître, même si les ventes de vins de qualité sont en augmentation, l'avenir a chez nous un goût de bouchon. Au cours des dix dernières années, les importations ont augmenté de 10 % par an alors que les exportations ne progressent que lentement, et si les tendances actuelles persistent, la production d'excédents atteindra 15 % de la production annuelle d'ici 2010/2011. L'augmentation des ventes au niveau mondial ne profite guère à nos vignerons, confrontés à une concurrence internationale, extra - européenne, qui a adapté le vin aux canons de la production industrielle. Avec elle, le goût du vin, souvent fondé sur un cépage unique, est standardisé, parfaitement identifié, et ce produit séduit et gagne de nouvelles parts de marché. Le Royaume Uni, le premier importateur de vin du monde, absorbe aujourd'hui plus de 60% des exportations de vin de Californie, malgré les barrières de l'Union européenne.
Les raisons du succès… et des mauvais résultats
Le succès des exportateurs américains au cours de la décennie écoulée s'explique par la réussite des " wineries " qui ont réussi à imposer leurs marques par une présence promotionnelle forte et des publications commerciales. La qualité et la diversité des vins californiens ont fait le reste. Cette réussite a pris de la vitesse : rien qu'entre 2003 et 2004, les exportations des vins américains vers ce pays ont connu une augmentation de 41% en valeur et de 20% en volume ! Aujourd'hui, une bouteille de vin sur sept achetée au Royaume-Uni a pour origine la Californie.
À l'opposé, le système européen repose sur des indications géographiques protégées, de sources millénaires, sinon centenaires, qui distinguent les vins de qualité des vins de table, comme le révèlent des centaines d'étiquettes, parfaitement inadaptée aux rayons des grandes surfaces ! Les consommateurs ne savent plus comment s'y retrouver, d'autant que certains vins usurpent leurs appellations, tandis que d'autres méritent la catégorie supérieure.
Une surproduction obsédante pour la Commission Européenne
Comme presque tous les produits agricoles, le vin est réglementé par une organisation commune de marché (OCM) dont l'objectif est de stabiliser les marchés et de privilégier la production européenne par des aides ou une protection du marché (règlement). La France est le pays de référence ; c'est elle qui donne le " La " à la législation européenne.
La réglementation, très complexe, partage les vins en deux catégories : " vins de table " et " vins de qualité ". La première catégorie rassemble les vins
"sans indication de provenance" et les " vins de pays ". Elle seule est concernée par les aides budgétaires, de l'ordre de 1,3 milliards d'euros par an en moyenne. La seconde regroupe les vins " d'Appellation d'Origine Contrôlée " (les AOC). Les règles techniques de production sur l'enrichissement, la distillation, s'appliquent aux deux catégories. La crainte d'une surproduction a toujours été l'obsession communautaire par excellence, surtout après l'adhésion de l'Espagne (1986), qui possède le plus grand vignoble du monde. Aussi, ne sera-t-on pas étonnés d'apprendre que la mesure préférée de la Commission européenne, c'est l'arrachage des vignes. Entre 1988 et 1997, 2,5 milliards d'euros de " primes à l'abandon définitif " ont été dépensés en Europe à cet effet. Des aides au stockage ou à la distillation permettent de réduire les quantités mises en vente et de garantir des revenus aux viticulteurs. Aujourd'hui, la situation dans l'ensemble n'est pas dramatique parce que le marché mondial n'est pas en crise, mais les réponses apportées jusqu'à présent par la Commission européenne et la profession ne sont pas à la hauteur du challenge.
Des vins de pays meilleurs que des AOC
Si les vins de pays, fondés sur le cépage (merlot, cabernet sauvignon, muscat, gamay, syrah, chardonnay…) se vendent mieux, aujourd'hui, c'est que la qualité des AOC et de vins de terroirs a décliné. Et ce n'est pas en baptisant "vins de pays " un AOC imbuvable qu'un producteur retrouvera sa clientèle, car l'appellation AOC n'est plus garante de qualité ou de terroir ; elle est trop souvent synonyme d'attrape-nigaud. Selon une enquête de l'UFC- Que Choisir publiée en septembre dernier, " 75 professionnels représentatifs de la filière viticole déclarent qu'un tiers du volume du vin français produit en AOC ne mérite pas cette appellation du fait de son faible niveau qualitatif et du manque de lien au terroir. "
Au registre des griefs : " inflation des surfaces, des rendements et des volumes ; décrets d'appellation dépassés, " trop permissifs " ; " une quasi absence de vins recalés: en 2004 et 2005, 98% et 99% respectivement des productions présentées à l'agrément ont été reçues". Au banc des accusés, "les commissions d'agrément composées essentiellement de professionnels de l'appellation qui sont juges et partie ", précise-t-elle. On a assisté ces dernières années au " dévoiement progressif de la notion d'AOC ", relève l'association. Les consommateurs sont découragés par des vins de médiocre qualité produits à foison. " Les décrets d'appellation sont devenus tellement permissifs que la production d'AOC s'est fortement développée, souligne-t-elle. En trente ans, les productions sous AOC sont passées de 15 millions d'hectolitres à 25 millions. Dans les années 1970, les vins de table représentaient 70% de la production des vins français et les A0C seulement 22%. Actuellement, les premiers ne représentent plus qu'un quart des volumes, tandis que les AOC ont grimpé à 44%. " L'UFC-Que Choisir souhaite que l'Institut national des appellations d'origine (INAO) " arrête le flot des AOC au rabais " et qu'il ne valide pas les cahiers des charges ne répondant pas strictement à la notion originelle d'AOC... L'Inao doit aussi faire progresser le niveau qualitatif des vins en instaurant des sanctions graduées, proportionnelles au niveau de démérite des productions ". L'association prône aussi la mise en place par les ODG (Organismes de Défense et de Gestion), d'un ensemble de contrôles par des organismes indépendants aboutissant au déclassement de certaines productions, voire l'exclusion des producteurs en cas de dérive.
Réforme de l'OCM vinicole, une nécessité…
La filière vini-viticole européenne n'est pas en crise parce que le marché est porteur. Mais l'inadaptation de l'offre à la demande y conduit tout droit. Avant que l'affaire ne tourne au vinaigre,
il convient d'introduire des
réformes.
La Commission européenne a pris acte de la baisse de la consommation européenne des vins, surtout de table, et de la percée des vins du Nouveau monde sur les marchés (augmentation des importations depuis 10 ans). Elle estime que la hausse des excédents qui découle de cette situation rend nécessaire le rééquilibrage de l'offre et la demande (l'excédent structurel européen chiffré se situerait entre 15 et 25 millions d'hectolitres par an). Elle propose une série de mesures, l'arrachage en occupe déjà le premier " plan " (si l'on peut dire), alors que de nombreux vignerons ont perdu une bonne partie de leur récolte de 2007 à cause des intempéries ! Sentant venir un nouvel orage, la Commission européenne commence à
anticiper en douceur.
Bruxelles met de l'eau dans son vin
Pour assainir le marché d'ici 2014, la Commissaire à l'agriculture, Marianne Fischer Boel a annoncé (mai 2007) l'arrachage au niveau européen de l'équivalent de 200 000 hectares (la
proposition initiale en formule le double). Pour éviter des difficultés d'ordre social ou environnemental, les États membres sont autorisés " à limiter l'arrachage des vignobles situés en zones de montagne ou de forte déclivité ainsi que dans les régions écologiquement sensibles et à interrompre l'arrachage si la superficie totale cumulée des opérations atteint 10 % de leur domaine viticole. " Concernant les plantations illégales réalisées après septembre 1998, un arrachage aux frais des viticulteurs est proposé. Pour les plantations réalisées avant septembre 1998, une régularisation serait obligatoire contre le paiement d'une redevance. On envisage d'autres mesures, comme la suppression des subventions communautaires pour la distillation et le stockage des surplus. L'argent économisé pourrait être utilisé pour des actions de promotion à l'exportation. La Commission européenne propose en outre de répondre aux défis lancés par la production du Nouveau Monde et son marketing ravageur en libéralisant les droits d'étiquetage et de plantation. En déposant près d'un millier d'amendements, les députés du Parlement européen ont manifesté leur hostilité au projet de réforme de la Commission car ils redoutent la destruction d'un patrimoine culturel, historique, et ils la mettent en garde sur le risque d'impact environnemental, économique et socio-culturel.
M. Barato, viticulteur et président de l'association des jeunes agriculteurs espagnols, annonce la disparition de 200 000 exploitations à l'échelle européenne, avec à la clef une suppression de 150 000 emplois. " Avec cette solution, on risque de voir disparaître le modèle artisanal européen séculaire au profit d'un système qui emprunte beaucoup à l'industrie ", met en garde Jean-Louis Piton, le président français du groupe de travail " vin " de la Copa-Cogeca, la principale fédération européenne de syndicats agricoles. Il n'hésite pas à critiquer sévèrement la réforme des aides communautaires aux viticulteurs, souhaitée par la Commission, l'accusant de vouloir détruire le modèle traditionnel. Selon ce professionnel, reconnu par ses pairs européens pour la pertinence de ses analyses et l'excellence de son expertise, " il faut redonner à la filière viticole, notamment à sa partie française, la compétitivité
nécessaire à la reconquête des marchés à l'export. "
Améliorer la productivité avant toute chose
Dans l'interview qu'il a bien voulu accorder à la direction d'Ambitions Sud International, Jean-Louis Piton qui est aussi président de la cave coopérative d'Apt et de l'Union Cellier de Marrenon, vice-président de la CCVF (Confédération des coopératives vinicoles de France) donne son sentiment, à la fois en tant que responsable et militant, sur les problèmes d'actualité qui minent la filière. Pour lui, " le marché mondial du vin est déséquilibré et tendu. La guerre que nous avons à mener, c'est celle de l'amélioration de notre compétitivité. Si la France veut rester l'opérateur de référence sur le marché du vin (50 millions d'hectolitres) au lieu de trembler devant les "nains " australiens (15 millions d'hectolitres), il faut qu'elle améliore sa productivité. " Partout, elle a les moyens de faire mieux et moins cher… Le gain de productivité est la mère du progrès économique. Il est symptomatique que le seul vignoble qui aille vraiment bien aujourd'hui chez nous, c'est celui de Champagne, qui a toujours consacré une partie de son énergie à améliorer sa compétitivité. Sinon, partout ailleurs, si on a repris du poil de la bête, ce n'est pas en augmentant notre productivité, mais en baissant nos prix : nous vendons tous en dessous de notre prix de revient… Et ça repart ! Les marchés suivent... C'est la preuve que si la France retrouve des prix compétitifs, elle est capable de repartir. Le présupposé sur le vin de France est toujours un atout. " Nous jouons sur notre réputation. À ce petit jeu, les vignerons français vont se brûler les ailes ou, à tout le moins, y laisser pas mal de plumes. Jean-Louis Piton a bien raison, semble-t-il, de plaider pour l'amélioration de la productivité qui ouvre toutes grandes les
portes d'un marketing innovant et d'une commercialisation conquérante.
Une identité de Marques pour garantir la confiance
Il est convaincu que les marques vont symboliser des univers de goûts très répétitifs, des standards qu'on retrouvera partout avec des prix sans surprise, comme une sécurité pour les consommateurs. Notre retard est considérable, mais il relève en France des tentatives intéressantes " pour créer un opérateur global qui rassemble des vignobles et, sous une même identité de marque, commercialise différentes appellations. " On pourrait rêver d'une marque qui nous ferait voyager sur tout le continent. On pourrait partir d'Anjou avec le géant Gargantua et se perdre dans les bulles foisonnantes d'un vin de Champagne ; ou encore accomplir une balade solitaire sur les rives occidentales du lac Balaton, près de la frontière autrichienne... Avec les marques, on n'aurait plus le droit à la médiocrité ; l'imagination, l'esprit de découverte et la poésie, seraient de nouveau à l'honneur. Voilà qui nous changerait des "goûts de coing, de noisette avec des notes beurrées " et autres fadaises… Mais ne rêvons pas trop. Rien n'est encore décidé. Plus prosaïquement, le Parlement européen doit rendre son avis sur le projet de la Commission européenne dès le mois de décembre 2007, pour une entrée en vigueur de la réforme pour la campagne 2008/09.